Écritures et alphabets secrets

SECTION TRADITIONS ET PHILOSOPHIES

Par Marie Agnès Domin, Extrait de La fascinante histoire de l’écriture – Diffusion Rosicrucienne2017.


Un bouleversement de l’histoire de l’humanité

« L’apparition de l’écriture est un fait extraordinaire dans l’histoire de l’humanité. Synonyme d’un profond bouleversement des consciences, elle va révolutionner le mode de fonctionnement des communautés, non seulement dans leur vie quotidienne mais aussi dans leur vie culturelle, en devenant le véhicule des pensées et des émotions des individus. Dès lors où il fut possible de fixer la mémoire sur des supports physiques, le grand livre de l’Histoire de l’humanité commença à prendre forme pour dévoiler aux générations futures les faits des civilisations qui les avaient précédées.

La longue, lente, et complexe histoire de l’écriture est riche en contrastes et en questions. Certaines écritures apparaissent, s’épanouissent et durent des millénaires, d’autres ne vivent que fugacement, mais elles n’en finissent pas de se métamorphoser, de tisser des liens entre elles ou de les défaire, et d’offrir aux yeux du monde ce fantastique kaléidoscope multiculturel.

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Les usages initiatiques

La démocratisation de l’écriture, comme on l’a vu, a été source de multiples bienfaits pour le développement des civilisations, mais il est un domaine où elle prit un caractère secret, c’est celui de l’initiation. « Que l’initié montre au [seul] initié le secret de cette tablette », a-t-il été écrit sur une tablette cunéiforme, comme cité plus avant.

Car le profane ne devait pas connaître les mystères sans avoir, au préalable, été initié. Il fallait donc utiliser un système de codage afin de voiler la signification des écrits au commun des mortels, seul celui qui en possédait la clé était à même de restituer le message. Depuis la nuit des temps, l’homme a utilisé le symbole pour communiquer à ceux qui en étaient dignes la révélation de certains secrets, donnant ensuite naissance à des écritures dites « magiques », car délivrées par les mages. L’écriture adamique, très ésotérique, en est probablement à l’origine.

L’ « alphabet céleste »

Gilles Le Pape, auteur de l’ouvrage Les Écritures magiques, illustre ce propos et présente notamment l’alphabet céleste, dont « les astres en sont les lettres », que les Grecs connaissaient, sachant « manier la doctrine des signatures entre les astres, la nature et l’homme ». Il s’agit là d’un ensemble de points ligaturés constituant de petites formes géométriques dont l’apparence rappelle les lettres hébraïques et arabes, qui devait être utilisé en Mésopotamie et au Proche-Orient. Ce système reliant les mondes matériel et spirituel porte le nom d’« écriture à lunettes » ou « bouletée ». Selon les kabbalistes, c’est cette écriture antique qui a été utilisée par Moïse et les prophètes pour transmettre la parole divine.

Dans le Zohar, folio 130, il est écrit :

« Dans toute l’étendue du ciel, dont la circonférence entoure le monde, il y a des figures, des signes au moyen desquels nous pourrions découvrir les secrets et les mystères les plus profonds. Ces figures sont formées par les constellations et les étoiles, qui sont pour le sage un sujet de contemplation et une source de mystérieuses jouissances… Celui qui est obligé de se mettre en voyage dès le matin n’a qu’à se lever au point du jour et regarder attentivement du côté de l’orient, il verra comme des lettres gravées dans le ciel et placées les unes au-dessus des autres. Ces formes brillantes sont celles des lettres avec lesquelles Dieu a créé le ciel et la terre, elles forment son nom mystérieux et saint. »

Il existe une autre écriture appelée « Malachim », ou « Melachim », c’est-à-dire « écriture des anges » ou « écriture royale ». Une autre porte le nom de « Passage du fleuve ».

Au siècle des Lumières, Martinès de Pasqually s’est servi de l’écriture bouletée pour écrire son Registre des 2400 noms. Ce répertoire angélique fut utilisé dans les rituels des Élus- Cohens et constitue un extraordinaire dictionnaire théurgique.

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L’écriture rosicrucienne

Tout d’abord, rappelons si besoin est que l’Ordre de la Rose-Croix est apparu au XVIIe siècle en Allemagne, puis en France et en Angleterre, avec la publication de trois manifestes : la Fama Fraternitatis en 1614, la Confessio Fraternitatis en 1615 et les Noces chymiques de Christian Rosenkreutz en 1616. Quelques années plus tard, les Rose-Croix se  firent connaître davantage encore en placardant dans les rues de Paris une mystérieuse affiche invitant les chercheurs sincères à rejoindre leur Fraternité. Depuis, cet ordre ésotérique, considéré jadis comme une société secrète, s’est perpétué jusqu’à nos jours selon des cycles d’activité suivis de périodes de sommeil.

On pense que l’alphabet rosicrucien, qui serait basé sur le triangle, a été utilisé par les Rosicruciens dès le XVIIe siècle pour communiquer entre eux sous le sceau du secret, afin que ne puissent être dévoilés ni la teneur de leurs enseignements, ni les modalités de leur organisation. C’était aussi un moyen de se protéger des persécutions politiques et religieuses courantes à cette époque, aux conséquences dramatiques, comme les vécurent certains personnages, tel Giordano Bruno, disciple de Copernic, qui osa exprimer sa pensée par des écrits bousculant les croyances de l’époque. Il le paya de sa vie.

De nos jours, l’Ancien et Mystique Ordre de la Rose-Croix perpétue l’usage de son alphabet secret dans le cadre de son enseignement traditionnel. On sait même que les Rose-Croix disposaient et disposent encore d’un système numérique lui aussi secret. »