La liberté, une étape spirituelle

SECTION TRADITIONS ET PHILOSOPHIES

Par Philippe Deschamps, Extrait de Le Graal, une quête intérieure, Editions Diffusion Rosicrucienne, 2014.


« « Nous voici donc devant un dilemme : l’homme est matériellement, biologiquement et psychologiquement déterminé du point de vue de la nature ; tandis que de celui de notre idée de la justice, il devrait être libre. On ne peut juger que des individus responsables, c’est-à-dire libres. Il nous faut alors changer nos termes et aborder le problème du libre arbitre.

Le libre arbitre

En réalité, la personne humaine se situe à cheval sur deux lois qui permettent de dépasser le présent paradoxe : celle de son âme, qui fait appel à une dimension et une motivation spirituelles de l’existence d’une part ; celle de son environnement matériel et social d’autre part. Le point de vue rosicrucien expliquerait que l’homme est un être double. Sitôt qu’il use de sa liberté, il tombe sous l’influence de l’une ou l’autre loi. Nous pourrions alors paraphraser saint Augustin dans ses réflexions sur le temps et avancer que si la liberté est, c’est qu’elle tend à n’être plus. Le libre arbitre, en effet, correspond à un point ou une position métaphysique sans aucune dimension et suppose l’intervention de la «Providence». Cette situation métaphysique est signalée par le symbole du Graal. Sitôt qu’un choix est fait puis mis en œuvre par la volonté, il entre en effet dans le champ des chaînes de causes et d’effets qui en font disparaître progressivement la libre motivation d’origine, puis l’absorbent peu à peu. Si nous n’étions soumis qu’au déterminisme des lois naturelles, nous n’aurions probablement aucune latitude d’action et deviendrions des « hommes-machines ». Dans la nature, il n’y a pas de hasard, seulement une succession de causes et d’effets dont nous faisons partie. Si nous ne possédions qu’une existence relative, sans accès à l’éternité, nous pourrions rattacher chacun de nos choix à une chaîne de causes qui prendraient leur origine quelque part dans la nature.

Pour qu’il puisse exister quelque chose telle que le libre arbitre, il devient nécessaire qu’une autre dimension s’exprime dans l’existence. Par-là, l’homme cohérent avec lui-même, celui qui reste attaché à sa liberté devrait admettre le principe d’une dimension spirituelle de la vie et en tirer les conséquences. À ce plan d’existence spirituelle appartient une personnalité intérieure, et la coupe sacrée en constitue le rappel. Une autre loi, une autre voie, extérieure aux influences sociales et autres déterminants extérieurs, doit lui être présentée. Sa liberté ne consisterait plus alors en une existence sans contrainte, mais plutôt dans la possibilité d’arbitrer entre deux voies, deux lois dont l’une serait libératrice, tandis que l’autre deviendrait relativement aliénante. En ce sens, l’idée de maîtriser ses appétits pour leur substituer une existence plus droite, fondée sur l’harmonisation avec le Divin, consiste en fait à remplacer un désir à courte portée par un autre, qui donne le sentiment d’une respiration et d’une existence plus vaste.

Face à cette délibération, saint Augustin enseigne que si l’homme possède le libre arbitre, il lui permet seulement de choisir entre deux maux — du moins le croit-il. Mais s’il veut se diriger vers le bien, ses propres forces ne lui suffisent pas. Il doit faire appel à la Providence divine. Sa liberté réside seulement ici, et c’est beaucoup : dans la volonté de demander une aide réparatrice. Il s’agit alors d’orienter le désir vers le domaine spirituel.

La responsabilité

Augustin répond ainsi à la doctrine de son contemporain Pélage, qui affirme avec force le libre arbitre et la responsabilité de l’homme contre le fatalisme de l’astrologie. Pélage est en fait le chantre de l’Église celte de son temps et affirme avec insistance la possibilité d’une liberté totale dévolue à l’homme. En réalité, nous voyons ici que ce qui fait vraiment de nous des hommes, c’est la faculté, de par l’évolution de notre conscience, d’être soumis à deux lois, dont l’une nous dote de la liberté. Ce n’est pas encore, semble-t-il, le cas de l’animal, sans accès au plan spirituel, qui ne choisit que selon son désir instinctif dominant.

Grâce à ce thème de la liberté, il devient alors possible de construire la chaîne suivante de conséquences logiques : pas de liberté sans dimension spirituelle, pas de responsabilité sans liberté, pas de personne sans responsabilité, ni droits, ni devoirs de l’homme.

Pour le philosophe Spinoza, l’enchaînement aux passions est contraire à la liberté. Il ne voit qu’un seul moyen de s’en libérer : accéder à une connaissance supérieure des choses en soi, autrement dit une connaissance de Dieu. Cette connaissance conduit, selon lui, à la vertu et à une sorte de joie qu’il nomme béatitude et liberté de l’âme. Mais Spinoza n’est pas moraliste. Pour lui, la pratique a priori des vertus ne suffit pas à conduire à la liberté. L’effort tendu vers cette connaissance supérieure de l’origine et de la fin des choses doit avant tout devenir  Le Graal, une quête intérieure le guide vers la pratique des vertus, puis vers la liberté. En cela il rejoint la phrase célèbre attribuée au maître Jésus : « La vérité (la connaissance) vous libérera. »

De la liberté individuelle à celle intérieure

Dans un autre de ses ouvrages, Spinoza passe de cette définition à propos de la liberté de l’homme face à lui-même à une réflexion sur celle de l’individu dans la société. Il réfléchit sur l’objectif des États et les définit comme les garants de la liberté. L’État doit libérer l’individu de la crainte et lui apporter la sécurité. Il est institué pour que les âmes et les corps s’acquittent en sûreté de toutes leurs fonctions. Participant à la collectivité, l’homme doit être laissé libre de dire et de penser ce qu’il veut, néanmoins il doit soumettre son action au respect des lois établies démocratiquement (Spinoza tenait l’État démocratique pour le plus proche de l’état naturel).

Ce sujet sur le deuxième aspect de la liberté devient important pour un mystique plongé dans la vie sociale. Que nous le voulions ou non, l’époque des ermitages semble révolue. Certains ermites ont même été arrachés à la quiétude de leur montagne ou de leur retraite par des pouvoirs politiques, à bien des périodes proches de notre histoire. Nous pourrions alors décrire le rôle de la collectivité par rapport aux individus et celui des individus entre eux de cette manière : créer les conditions idéales pour que chaque personne puisse librement s’épanouir et s’accomplir sur tous les plans, du matériel au spirituel. Il s’agit bien entendu, in fine, de permettre à chacun de faire fructifier les richesses de son être intérieur, en partant de ce principe d’expérience que les motifs qui déterminent l’action de l’être intérieur ne consistent jamais à nuire ni à autrui ni à soi-même. Cette courte phrase pourrait passer inaperçue, mais elle contient d’incalculables conséquences en termes de respect de la personne et de sa dimension divine. Et les conditions actuelles des États et de l’éducation sont loin de présenter ne serait-ce qu’un reflet d’une telle situation idéale. En ce sens, les États ou les structures de pouvoirs ne devraient pas surajouter de contraintes arbitraires à nos déterminismes. Si nous n’avons d’autres choix, en effet, que de nous accommoder de nos limitations qui résultent des déterminismes naturels, la contrainte, souvent le résultat de la recherche de l’intérêt de quelques-uns contre celui du plus grand nombre, devient liberticide. Dans ce domaine, en terme de liberté, selon Lanza del Vasto, disciple du Mahatma Gandhi, la contrainte n’est pas synonyme de déterminisme, elle s’y surajoute d’une manière qui, si elle n’est pas toujours illégitime, peut le devenir. Si l’existence de l’homme en tant que corps matériel peut supposer des barrières à sa liberté, celle de son âme ne supporte aucune limite. » »