Le principe féminin dans la civilisation égyptienne

SECTION ÉGYPTOLOGIE

Par Valérie Dupont, extrait du livre Féminin actif, féminin solaire, Diffusion Rosicrucienne (2002)


« L’Égypte fait partie des civilisations où le rôle des femmes, assez bien connu, était essentiel, et ce dès sa naissance, à la fin du IVe millénaire.

Chez les Égyptiens, la guerre est rarement une fin en soi. Elle constitue plus un art obligé pour se préserver de voisins belliqueux qu’un principe social. L’Égypte a en effet peu de visées expansionnistes : devenir maîtres du monde a rarement été l’ambition des pharaons. Ce qui importe à leurs yeux, c’est de maintenir l’intégrité territoriale certes, mais surtout l’harmonie, et ce à tous les niveaux : cohésion sociale, équilibre entre univers divin et humain, intérêt communautaire…

Par conséquent, la domination du masculin ne s’y justifie pas. On remarque d’ailleurs que les militaires n’y jouissent pas d’une considération particulière. Le principe de Vie y est bien plus important que celui de la Force, et Pharaon, avant d’être guerrier, est un dieu vivant garant du bon déroulement des cycles de la nature.

La préoccupation première est donc en Égypte avant tout d’ordre religieux : dans la religion, les déesses sont nombreuses et actives, pour ne pas dire prééminentes, et les prêtresses y jouent un grand rôle. Elles rendent omniprésent et constamment actif le principe féminin.

Lorsqu’on part à la rencontre de cette magnifique civilisation, ce qui frappe l’esprit, c’est d’abord l’expression artistique. Or, dans l’art, la femme est partout pré- sente, en particulier dans l’Ancien Empire où elle est représentée le bras passé autour de son mari qu’elle semble protéger, dans une attitude qui n’a rien de passif.

Bien plus, on constate que cet art égyptien est l’un des plus féminins qui soit, tout en douceur, soulignant la joliesse des femmes, certes, mais aussi celle des hommes. Ceux-ci, même les plus autoritaires des rois, sont en effet toujours représentés avec des traits fins et doux, des muscles souples. Ils sont fardés et parés de multiples bijoux qui prennent une signification sacrée. Contrairement à ce qui se remarque dans d’autres civilisations contemporaines, leur virilité n’y est pas exaltée, comme si au fond, l’important se situait ailleurs que dans l’expression de la force… dans celle de l’harmonie qu’ils incarnent par exemple. Et de prime abord, on pressent bien que cette harmonie passe obligatoirement par une féminité sensible, même chez les hommes.

On note aussi que l’art égyptien est épris d’équilibre jusque dans son gigantisme architectural, où là encore le désir d’harmonie se manifeste sans cesse.

Lorsqu’on approfondit un peu les choses, on se rend compte que cette féminité si largement perceptible au niveau artistique se trouve confirmée au plan social. Les chercheurs ont largement démontré que les femmes ayant occupé diverses fonctions, secondaires ou principales, mais ailleurs réservées aux hommes, sont légions : médecins, scribes, prêtresses, artisans, poètes ou pharaons. Apparemment leurs compétences, loin d’être mises en doute, étaient reconnues, et ceci depuis l’Ancien Empire jusqu’aux Ptolémées.

Il n’y a qu’au Moyen Empire, époque fort troublée de l’histoire égyptienne, que la condition féminine semble accuser un recul. Résultat ou coïncidence ? Cette époque est aussi la plus « sauvage », elle nous apparaît comme la moins plaisante, la moins rayonnante, dans la longue évolution de ce pays.

Juridiquement, les femmes avaient le droit de posséder et de gérer leurs propres biens, et disposaient d’un nom personnel ; la transmission du nom et des biens s’opérait de façon matrilinéaire autant que patrilinéaire. De plus, le droit de la femme n’était pas conditionné à un statut maternel pour être reconnu, comme c’est le cas dans d’autres civilisations, c’est-à-dire que dès sa naissance, une petite fille jouissait des mêmes prérogatives juridiques qu’un garçon.

Peut-être dans les faits ces prérogatives dépassaient-elles même celles des garçons, si l’on en croit les affirmations d’auteurs grecs tels que Sophocle et Euripide qui présentent les Égyptiens comme « restant assis au coin de leur foyer, tandis que la femme traitait toutes les affaires du ménage ».

Bien sûr, il faut prendre ces assertions avec la relativité qu’il se doit, puisqu’elles émanent de personnes chez qui les femmes avaient l’obligation de rester cloîtrées chez elles et retirées de la vie publique (cette relativité s’appliquera aussi, nous le verrons plus loin, aux Étrusques). C’est d’ailleurs un pharaon grec, Ptolémée Philopator, père de Cléopâtre, qui édicta des lois en vue de restreindre les droits des femmes en Égypte, ce qui prouve qu’à cette époque encore, elles étaient à totale égalité avec les hommes, et peut-être même dominantes.

Le poids de cette tradition féministe devait être bien puissant, car même après les diverses vagues de conquêtes qui submergeront l’Égypte, elle se maintiendra avec force. Dans ce pays, jusqu’à une époque avancée, les femmes, qu’elles soient païennes, juives, chrétiennes ou musulmanes, jouiront de droits plus importants qu’ailleurs dans le monde, ainsi que nous le verrons dans la suite de cet ouvrage. C’est par exemple en Égypte que certains gnostiques devaient affirmer au IIIe siècle que le Dieu unique était en réalité une déesse, ce qui était révélateur de la mentalité qui prévalait dans ce pays.

Pour en revenir à l’Égypte antique, en ce qui concerne la plus haute fonction, celle de pharaon, on peut en tout cas affirmer que le féminin prédominait, puisque le souverain ne légitimait son pouvoir qu’en épousant la fille du roi, sa propre sœur ; il avait besoin de cette union symbolique pour devenir « père et mère » de l’Égypte, en vertu de la loi de Maât ou loi d’harmonie. Mais à l’inverse, contrairement à ce qui se passait lorsque c’était un homme qui accédait au trône, une femme n’avait pas besoin de contrepartie masculine pour régner ; elle réunissait automatiquement en sa seule personne les deux aspects père et mère.

Cette primauté se fait particulièrement sentir sous le règne d’Aménophis III qui, sur les bas-reliefs le représentant en famille, figure toujours en compagnie de la reine Tiyi et des petites princesses, mais jamais des princes, alors que le jeune Akhénaton exerçait pourtant déjà des fonctions officielles. Ce phénomène s’accentuera encore sous le règne d’Akhénaton lui-même.

En Égypte, de nombreuses femmes, pharaons en titre ou régentes, jouèrent un rôle politique capital. La plus célèbre est Hatschepsout. Longtemps considérée comme une « méchante » usurpatrice rivale de son neveu Thoutmosis III, elle regagne peu à peu la faveur des historiens.

Plus les découvertes la concernant progressent, et plus on se rend compte qu’elle fut en fait un souverain exceptionnel, qui exerça une action bénéfique à tous les échelons du pouvoir : artistique, politique, diplomatique, économique… Le pays connut sous son règne une belle période de paix, et une expansion, non pas militaire – même si elle fut vigilante à maintenir l’armée en bon état -, mais commerciale. Il ne fait pas de doute qu’elle éclaira très favorablement la voie de son neveu, et contribua à faire de lui un sage souverain.

Avec Hatschepsout, si l’Égypte rayonna, ce fut plus culturellement que par la force des armes, comme l’at- teste la fameuse expédition en pays de Pount. Cette volonté d’échange pacifique se retrouve chez d’autres pharaons, mais elle est typique d’un mode d’action féminin.

Nous verrons dans notre quatrième partie qu’elle eut aussi une importante action au niveau spirituel, qui devait lui attirer la vindicte d’un de ses lointains successeurs, Ramsès II.

L’histoire de l’Égypte est parsemée de femmes couronnées pharaons. Dans certains cas, il n’y a que des suppositions les concernant, comme pour Mérit-Neith, qui régna peut-être peu après le légendaire Ménès, ou encore Khenet-Kaous, de la Ve dynastie. Dans d’autres, on trouve plus de certitudes ; c’est le cas de Nitocris (VIe dynastie), de Néférou Sobek (XIIe dynastie), et de Taousert. Celle-ci succéda à Séthi II ; son règne, bien que très peu connu, semble selon certains indices avoir été marqué par la paix et une certaine prospérité.

Il se pourrait que Néfertiti elle aussi ait été associée au trône par Akhénaton, sous le nom de Semenkhare. Mais de nombreuses autres femmes, même si elles ne furent pas pharaon en titre, exercèrent le pouvoir en tant que régentes ou épouses, et ceci à toutes les périodes. L’époque qui doit le plus aux femmes est sans doute celle de la XVIIIe dynastie, à la naissance du Nouvel Empire, qui marque l’apogée incontestable de la civilisation pharaonique.

Ce sont d’abord trois figures exceptionnelles qui président à sa formation, toutes trois issues de la famille qui secoua le joug hyksos, même si l’histoire n’a retenu que le nom de l’élément mâle qu’elles entourèrent, le brillant pharaon libérateur Ahmosis : il y a Tétishéri, la grand-mère, Ahhotep la mère, et Ahmès-Nefertari, la sœur (ou cousine ?) et épouse.

De la première, on ne connaît pas l’action précise, si ce n’est qu’elle reçut les louanges de son petit-fils pour ce qu’elle avait accompli contre les Hyksos ; on en est donc réduit à des conjectures.

Ahhotep a elle un rôle mieux connu, puisqu’elle assura la continuité du pouvoir auprès de trois rois successifs. Aucun coup du destin n’eut raison de sa volonté, en des temps pourtant extrêmement troublés. Son mari ayant été tué à la guerre, elle dut assumer seule le pou- voir. Elle se rallia le peuple autant que la noblesse thébaine, unifia le pays, régna pendant que son premier fils Kamose combattait l’envahisseur. Peut-être, au décès de celui-ci, et en raison de l’extrême jeunesse d’Ahmosis, conduisit-elle en personne l’armée, car elle reçut à titre posthume comme décoration militaire les grandes mouches d’or qui récompensaient les vaillants soldats. Dans une stèle à Karnak, le jeune pharaon proclama à son sujet :

« Louez la dame du pays… qui prend les décisions à l’égard du peuple…
Qui est au courant des affaires, qui unit l’Égypte ;
Elle a rassemblé ses notables dont elle a assuré la cohésion ; Elle a ramené ses fugitifs, elle a regroupé ses dissidents ; Elle a pacifié la Haute-Égypte, elle a repoussé ses rebelles ! »

Mais sa fille et bru Ahmès-Nefertari devait encore la surpasser. Elle souleva une telle ferveur populaire qu’elle fut même divinisée et que son culte devint l’un des plus importants de la Thébaïde. Principale conseillère de son époux Ahmosis qui l’associa étroitement à son règne, elle agit, tant sur le plan de l’organisation religieuse, où il y avait beaucoup à faire après le passage des Hyksos, qu’au niveau économique. C’est elle par exemple qui relança l’exploitation des carrières abandonnées et structura les nécropoles royales.

Elle reçut le titre d’ « épouse du dieu Amon », après celui de « second prophète d’Amon ». Concernant la première charge, elle était si prestigieuse que celles qui la reçurent après elle devinrent peu à peu de véritables souveraines de la Thébaïde, et furent habilitées à transmettre la royauté en tant que familières des faveurs du dieu. On pense qu’Ahmosis, qui avait été confronté aux factions rivales luttant pour le pouvoir, réinstitua l’idée d’une succession théogamique, quelque peu oubliée à l’époque, pour préserver sa dynastie. Mais il est significatif qu’il ait choisi la lignée féminine pour ce faire : il était bien placé pour savoir à quel point le résultat était favorable !

À la mort de son époux, Ahmès-Nefertari poursuivit son œuvre et assura une régence très bénéfique auprès du petit Amenophis Ier. Ce dernier, devenu majeur, continua à solliciter son aide. On pense qu’ils auraient collaboré avec des prêtres initiés à réélaborer des rituels oubliés – entre autres choses !…

Il y eut encore d’autres grandes reines à la XVIIIe dynastie, dont Hatschepsout, évoquée plus haut, mais aussi Tiyi, mère d’Akhénaton et épouse d’Aménophis III. Ce dernier est réputé être le plus grand souverain de la dynastie. Or, qui sait que ce monarque souffrait en réalité de multiples troubles physiques et d’une santé précaire ?

À la lueur de cette connaissance, on comprend mieux quel a dû être le rôle fondamental de Tiyi, culturel et poli- tique, d’ailleurs attesté par une série de textes.

Enfin, le point culminant du pouvoir d’une reine est atteint avec Nefertiti. Akhénaton, le pharaon hérétique, l’avait sans doute étroitement associée à son pou- voir, en tant que symbole du Dieu Unique au même titre que lui-même.

Force est de le constater : l’action des femmes à ce moment de l’histoire de l’Égypte – action bien directe et non souterraine comme on nous a habitués à le croire –, en a fait la plus belle des périodes, la plus rayonnante, la plus équilibrée et la plus solide. La XVIIIe dynastie est, et restera en effet, l’ère de référence de cette magnifique civilisation.

Jamais par la suite une telle plénitude ne sera atteinte, même si l’Égypte demeure l’une des civilisations les plus féminines qui soit, en particulier grâce aux valeurs la régissant – telles que la volonté d’Harmonie représentée par Maât, et dont Pharaon sera le garant jusqu’à l’époque ptolémaïque. »