Les femmes dans la Tradition rosicrucienne

Les femmes dans la tradition rosicrucienne

TRADITION ET PHILOSOPHIE

Par Valérie Dupont, extrait : « Féminin actif, féminin solaire », chap. VII.

« Dès l’Antiquité on peut trouver trace d’écoles de sagesse qui présentent toujours les mêmes caractéristiques : quête d’une lumière intérieure qui permet d’appréhender le sens de la Création, volonté de se parfaire pour transcender la condition humaine et aider son prochain, élargissement de la conscience à tous les savoirs et à tous les sentiers spirituels dans un esprit de tolérance absolue, promotion de la fraternité entre tous les êtres (y compris les femmes !)…

Quel que soit le lieu et quelle que soit l’époque, si l’on cherche bien, on trouve toujours des individus qui aspirent à préserver cette connaissance, facilement identifiable par ses concepts et ses valeurs, à la fois humaniste et spirituelle. Un autre de leurs points communs, c’est qu’ils sont peu nombreux et qu’ils se cachent, car par leur ouverture d’esprit ils suscitent invariablement des oppositions parmi les tenants des pouvoirs officiels, brutaux et peu soucieux de partager leur puissance. C’est pourquoi on a souvent parlé de sociétés secrètes pour les définir.

Dans tous les cas, qu’on la désigne sous les termes d’hermétisme, de gnose, de théosophie, d’illuminisme, de boehmisme… force est de constater que cette tradition évolue au fil des siècles en changeant de nom – mais pas de contenu ! –, pour finalement aboutir à la Rose-Croix. Cette dernière est donc la continuation des écoles de sagesse originelles, spécialement telles qu’on les discerne d’abord en Égypte et en Crète. Mais, et nous devons y insister encore une fois, elle ne l’est pas en tant qu’organisation à proprement parler ; plutôt comme héritière spirituelle d’une Connaissance mystique éternelle qui se transmet en divers chemins et sous différents noms.

Si tous les rosicruciens n’étaient pas de fervents adeptes du principe féminin, certains l’étaient, et en tout cas dans des proportions nettement plus importantes que dans le reste de la population. C’est pourquoi on trouve de nombreuses femmes qui jouent un rôle prépondérant dans la transmission de cette tradition. Cependant, leur trace est ténue, encore plus que pour leurs homologues masculins, car la nécessité d’agir à couvert entraînait une dissimulation performante de leur action. Ne perdons pas de vue qu’à bien des époques, c’est leur vie que risquaient les adeptes de mouvements mystiques.

Jane Lead (1623-1704)

Cette disciple anglaise de Jacob Boehme traduisit et diffusa la doctrine du cordonnier allemand. Mais elle-même ne se contenta pas de répandre la théorie de l’âme du monde et de la Sophia, elle l’exprima très personnellement en de multiples et volumineux ouvrages à la pensée inspirée. Elle avait de nombreuses visions. Ceci lui permettait, sous forme d’allégories, de décrire le cheminement intérieur devant conduire l’homme à l’éveil spirituel. Elle insistait notamment sur la nécessité d’entretenir en permanence le feu divin présent en chaque être.

D’ailleurs qualifiée de prophétesse, elle anima puis dirigea la Société philadelphe fondée par John Pordage, son maître, qu’elle dépassa nettement en sagesse et en charisme. Or, cette société regroupait des rosicruciens ; on pense donc que le rôle réel de Jane Lead fut celui de maître. Il est difficile de prouver cet élément avec certitude, car n’oublions pas que c’était à l’époque une nécessité de cacher aux yeux des non-initiés l’existence de l’ordre. Par analogie, on pourrait évoquer les mystères grecs antiques dont tout le monde a entendu parler, mais dont personne n’a jamais connu avec exactitude la teneur, car ceux qui y étaient initiés ne révélèrent jamais leur contenu ; si bien que l’on vit même des historiens émettre de sérieux doutes sur la réalité de ces mystères…

De même en va-t-il pour les rosicruciens de cette époque, forcés, souvent pour des raisons de sécurité, de se cacher, et tentant par tous les moyens de semer le doute et de désorienter leurs persécuteurs. Concernant Jane Lead, il est probable qu’elle porta bien le titre de « maître », ce qui expliquerait la diffusion de ses écrits à travers toute l’Europe, en particulier parmi les membres allemands auprès de qui elle connut un grand succès.

Les liens entre membres de la Rose-Croix étant constants en Europe, comme ils le sont de nos jours encore à un niveau mondial, on ne s’étonnera pas que les écrits des rosicruciens philadelphes aient été diffusés en Allemagne.

En fait, la renommée de Jane Lead était telle que les rosicruciens allemands et européens s’embarquant pour le Nouveau Monde en 1693 s’arrêtèrent à Londres, où ils reçurent de cette mystique dynamique les éléments leur permettant de fonder la première loge en Amérique.

Harvey Spencer Lewis, premier Imperator de l’ordre de la Rose-Croix au XXe siècle, a qualifié Jane Lead de « femme merveilleuse d’une très haute spiritualité ». Ce jugement permet d’imaginer la personnalité d’une mystique, par ailleurs assez mal connue en France. Il semble qu’elle joua donc un rôle important dans la transmission de la tradition rosicrucienne.

Mais ceci ne saurait surprendre, puisqu’il s’agit d’une constante dans l’histoire de la Rose-Croix. L’idéal rosicrucien fut toujours défendu avec vigueur par de nombreuses femmes.

May Banks-Stacey (1846-1918)

Parmi elles, on peut citer May Banks-Stacey, cofondatrice de l’AMORC (Ancien et Mystique Ordre de la Rose-Croix), avec le docteur H. Spencer Lewis.

Issue de la très haute société, Mme Banks-Stacey avait une grande culture, académique autant que spirituelle. Elle avait étudié le droit et la médecine, mais aussi l’occultisme et le mysticisme, et même la chiromancie et l’astrologie, car, curieuse de tout, elle ne dédaignait rien. Elle fit de nombreux voyages un peu partout dans le monde, côtoyant diverses personnalités telles qu’Héléna Blavatsky, puis fut quelque temps adepte de Vivekananda. Elle élabora un rite maçonnique féminin, le Manhattan Mystic Circle.

Enfin, elle se dévoua à ce qui devait être la grande mission de sa vie : réveiller la tradition Rose-Croix en Amérique. Étant en possession de divers documents fondamentaux, elle les transmit au Dr Lewis, ce qui lui permit d’effectuer la résurgence de l’Ordre. Mais il semble qu’elle ne se contenta pas de ce rôle de messagère ; elle œuvra très concrètement et activement à l’organisation de l’AMORC.

Elle occupa jusqu’à sa mort une fonction rituelle à la Grande Loge américaine, appréciée de tous pour son immense gentillesse.

Ella Wheeler Wilcox (1850-1919)

Une autre rosicrucienne éminente fut la poétesse américaine Ella Wheeler Wilcox, qui elle aussi s’investit généreusement pour développer la tradition Rose- Croix renaissant en Amérique.

Considérée par beaucoup comme un auteur majeur, cette femme se distingua très tôt par l’orientation optimiste de ses écrits. Son œuvre recèle un espoir qui transcende toutes les douleurs, une volonté absolue de voir le bien, même caché, en toute chose. On l’a qualifiée de maître du clair-obscur, et c’est bien de cela qu’il s’agit : elle introduit en toute chose de fines nuances, une sensibilité exquise et simple, qui parlent au cœur.

Ella Wilcox était aussi artiste : elle chantait et jouait de la mandoline, ne se séparant du reste jamais de son instrument. Mystique, elle s’intéressait à toutes les sensibilités religieuses, mais estimait dangereuse la tendance de certaines à se proclamer les seules valables. Pour elle, l’univers spirituel était une réalité. Persuadée de l’exactitude de la doctrine de la réincarnation, elle croyait en l’influence prénatale, tout comme sa mère qui avait mis en pratique des visualisations pour avoir une fille écrivain lorsqu’elle était enceinte. Elle accordait aussi beaucoup d’importance à la création mentale, convaincue qu’une pensée positive n’était jamais perdue.

Elle et son époux adoraient voyager, aux États- Unis ou à l’étranger, ce qui les amena à rencontrer de nombreuses personnalités de l’époque. L’une d’elle n’était autre qu’Harvey Spencer Lewis, avec lequel elle sympathisa aussitôt. Avec une poignée d’amis, ils décidèrent de réintroduire en Amérique la prestigieuse tradition rosicrucienne qui s’était alors retirée en Europe.

Ils fondèrent une société dont le nom officieux était la « Rosicrucian Research Society », mais qui s’affichait officiellement sous le titre de « New-York Institute for Psychical Research ». Ceci parce que n’ayant encore reçu aucune charte officielle des ordres européens, ils ne pouvaient utiliser le vocable « rosicrucien ». Les réunions furent mensuelles de 1904 à 1909.

À cette date, H. Spencer Lewis, ayant été dépêché en Europe, revint bientôt avec toutes les chartes l’autorisant à fonder un ordre rosicrucien en Amérique, l’AMORC. En 1915, il était reconnu Imperator. Autour de lui se formait un Conseil Suprême, dont l’un des membres n’était autre qu’Ella Wilcox, qui devait rester officier jusqu’à sa mort, manifestant son mysticisme enthousiaste jusqu’à la dernière minute.

Il ne fait nul doute que son influence positive laissa une empreinte profonde dans la façon dynamique dont les enseignements écrits de l’AMORC furent conçus.

Elena Roerich

Elena Roerich fut elle aussi liée à l’œuvre de l’ordre. Descendante de princes tatars, belle et intelligente, Elena était une jeune fille très courtisée de la haute société russe. Elle jouait du piano à ravir et peignait. Elle se sentit en harmonie avec Nicolas dès leur première rencontre, car comme elle, il était artiste, idéaliste, et très actif. Lui voyait en elle la personnification tout à la fois de l’Harmonie, de l’Inspiration et de la Force. Ils se marièrent.

On admet que c’est Elena qui orienta la fascination de son époux pour la spiritualité orientale, car elle était au départ plus que lui attirée par les traditions de l’Inde. Elle l’engagea à rencontrer Vivekananda. Ils adhérèrent aussi à la Société théosophique de Mme Blavatsky, dans sa branche russe (Elena allait d’ailleurs traduire en russe l’énorme Doctrine secrète de Blavatsky). Ils se sentaient donc de toute évidence concernés par des notions telles que la réincarnation ou le karma.

Ils soutinrent ensuite l’Agni Yoga, puis l’AMORC. Ils partirent également au Tibet pour étudier la culture du plus religieux des pays. Cet éclectisme est typique du couple Roerich. Par leur désir d’universalisme, ils voulaient adhérer à toutes les traditions mystiques authentiques. Par la suite, on devait d’ailleurs leur reprocher ce goût pour le mysticisme et le présenter comme une tare, alors qu’il ne s’agissait en fait que de la preuve de leur esprit ouvert et universel.

En réalité, on ignore si Elena participa à l’AMORC comme membre actif, mais comme il est attesté que son mari Nicolas y fut affilié, et qu’au sein du couple Roerich on s’engageait généralement à deux dans une voie, on peut supposer qu’elle fut au moins largement sympathisante. En effet, de 1926 à 1928, Nicolas Roerich fit officiellement partie du « World Council », ce Conseil suprême international rosicrucien institué par Spencer Lewis, et qui avait vocation à instaurer une paix spiritualiste dans le monde. Roerich en était le représentant pour l’Asie.

Certes, un journal soviétique des années 50 a prétendu qu’il existait une lettre d’Elena affirmant que son époux n’avait jamais été membre de l’AMORC. Mais deux remarques s’imposent quant à cet événement : d’abord, la lettre en question n’a jamais été produite ; il pourrait donc aussi bien s’agir d’un faux diffusé dans un but de propagande anti-spiritualiste (nous sommes alors dans la Russie stalinienne). D’autre part, même si cette lettre existe bien, ne peut-on considérer que c’était pour Elena devenue veuve une impérieuse et vitale nécessité, en pleine révolution culturelle à la brutalité inouïe, que d’adhérer sans condition à tout ce qu’on voulait lui faire dire ?

Ainsi, malgré cet unique élément jouant en défaveur de l’adhésion d’Elena à l’AMORC, peut-on supposer qu’en réalité elle soutint bien l’engagement de Nicolas dans la Rose-Croix, comme elle le faisait en toutes circonstances. Peut-être même l’inspira-t-elle.

Le couple avait eu deux fils, Georges et Svetoslav. Ce dernier, portraitiste sensible, représenta sa mère en 1937. Sur le tableau, on la voit arborant une rose fraîche épanouie sur le cœur, tandis qu’une autre est posée sur la table, non loin d’un livre, en vis-à-vis d’une mystérieuse cassette. Au fond, on aperçoit une statue de Bouddha dansant. Ne peut-on déceler dans ce choix d’objets toute une symbolique soigneusement orchestrée par une habituée des spiritualités, orientales comme occidentales ?

Elena était ferme mais humble. Elle ne mettait jamais en avant ses talents et restait discrète sur certaines de ses convictions personnelles. Elle écrivit d’ailleurs diverses œuvres, mais sous un pseudonyme. Elle ne dévoilait son identité que lorsqu’il s’agissait de défendre la cause des femmes. Certaines de ses lettres sur ce sujet sont restées de véritables monuments d’énergie et de sagesse, et quelques-uns de ses contemporains l’ont comparée à un véritable maître spirituel, même si elle-même ne revendiquait bien évidemment pas ce titre.

Si Nicolas Roerich fit tant de cas du rôle des femmes, qu’il considérait comme les véritables gardiennes de « la bannière de la paix », autrement dit comme les seuls espoirs du monde d’accéder un jour au savoir et à la paix, c’est sans doute grâce à son épouse. Avec elle à ses côtés, sa rayonnante inspiratrice, et plus encore son active collaboratrice, il se sentait invincible, et, comme il devait l’écrire un jour, « les obstacles devenaient des possibilités ».

Jeanne Guesdon (1884-1955)

Plus près de nous, en France, Jeanne Guesdon joua un rôle de tout premier plan au sein du rosicrucianisme, mais aussi du martinisme.

Cette femme manifesta très tôt un grand esprit d’indépendance qui la démarquait des mentalités de son époque. Elle fit des études et s’engagea dans la vie professionnelle à une époque où le travail des femmes n’était pas forcément bien vu. D’abord professeur, elle partit en Angleterre. Puis elle s’établit à Cuba, où son intelligence et son dynamisme firent merveille. Qu’on en juge : elle occupa successivement divers échelons, depuis secrétaire jusqu’à… directeur de société ! (et nous étions alors dans les années 20 !)

En 1926, elle s’affilia à l’AMORC et servit bientôt d’intermédiaire entre Spencer Lewis et d’autres organisations. Elle contribua ainsi à établir la Rose-Croix et le martinisme dans plusieurs pays. Après la Seconde Guerre mondiale, de retour en France, c’est elle qui permit la résurgence de l’ordre dans ce pays. Remarquée pour son sérieux et son enthousiasme, elle fut bientôt nommée Grand Maître, et travailla ardemment à traduire les nombreux documents de l’anglais en français, et à organiser la toute nouvelle Grande Loge qui devait connaître un essor spectaculaire. Mais Jeanne Guesdon, malgré ses hautes responsabilités et l’éminence de sa fonction, demeura toujours une personne d’une extrême modestie, car elle avait compris que le bien se mène sans bruit et sans ostentation.

Parmi les rosicruciennes célèbres, on peut aussi citer Édith Piaf (1915-1963). Cette célèbre chanteuse, connue pour son immense charisme et sa générosité, s’affilia en effet à l’AMORC en 1955, à l’époque du décès de son ami de cœur, Marcel Cerdan. Elle resta membre jusqu’à sa mort, ayant alors atteint le septième degré. Très enthousiaste, consciente d’avoir trouvé une merveilleuse voie spirituelle, elle parlait de l’ordre à tout son entourage, engageant ses amis à s’y affilier. »