Les mondes préincaïques

SECTION TRADITIONS ET PHILOSOPHIES

Par Michel Germain, extrait des revues Rose-Croix n°237 et 238


Les peuples précolombiens ont toujours fasciné et fait rêver les hommes de notre vieux monde, à commencer par ceux qui les ont conquis puis détruits au début du XVIe siècle : les Conquistadores espagnols. Mais ceux-ci n’eurent affaire, en définitive, qu’aux derniers descendants des nombreux peuples qui colonisèrent le continent américain depuis des millénaires : Inuits à l’extrême Nord du Continent, Indiens d’Amérique du Nord, Mayas, puis Aztèques en Méso-Amérique ou Amérique centrale, et enfin Incas en Amérique du Sud, eux-mêmes constituant le dernier chaînon des nombreuses civilisations qui les ont précédés.

Dans cette étude, nous nous intéresserons tout particulièrement à ces civilisations préincaïques qui demeurent, même de nos jours, bien mystérieuses, mais d’autant plus intéressantes que les régions d’Amérique du Sud où elles s’installèrent et qu’elles domestiquèrent présentaient les pires difficultés pour un humain, depuis la côte Pacifique quasi désertique jusqu’aux hautes cimes des Andes, en passant par l’aride Altiplano, puis plongeant presque sans transition jusqu’au bassin de l’Amazone et ses forêts inextricables. Un défi certes, mais un défi qu’ils ont cependant relevé, et fort brillamment puisque, lorsque les Espagnols conquirent l’Empire Inca à partir de 1532, ils furent émerveillés par les constructions urbaines et surtout les réseaux routiers qui, malgré les difficultés topographiques et climatiques, tenaient largement la comparaison avec les voies de communication européennes de l’époque et même celles développées par l’Empire Romain !

Pour commencer, nous allons essayer de voir comment et de quelle façon ces hommes sont arrivés jusqu’en Amérique du Sud. Nous passerons volontairement sous silence la thèse d’une émigration Atlante, simplement par faute de preuves irréfutables, bien que celles-ci existent à travers tout le continent américain. Nous nous en tiendrons donc aux travaux des archéologues et des conclusions qu’ils ont bien voulu nous transmettre…

Peuplement et milieu naturel

Ainsi, pour les archéologues, le peuplement du continent américain dut se faire selon toute vraisemblance lors de courtes jonctions avec l’Asie et ce, au travers du détroit de Béring qui fut transformé en isthme durant la dernière glaciation de l’ère quaternaire, nommée en Europe « glaciation de Würm », et en Amérique du Nord « glaciation de Wisconsin », couvrant une période approximative de 110000 à 12000 ans BP [before present, ou avant aujourd’hui]. Mais ce temps dut être relativement bref par rapport à l’histoire de l’humanité, commencée il y a au moins deux millions d’années avec l’homo habilis.

Donc, le peuplement des Amériques s’est probablement effectué lors des derniers maximums glaciaires entre 75000 et 35000 ans BP puis entre 26000 et 9000 BP, ce qui est très tardif par rapport aux autres continents. Par conséquent, c’est déjà l’homo sapiens qui colonise le continent. Ainsi, les premières traces préhistoriques attestées et non contestées, laissées par l’homme en Amérique du Sud, remonteraient à environ 12000 ans. Regardons à présent le milieu géographique et climatique dans lequel ces peuples sont arrivés, ont essaimé, puis prospéré. L’aire s’étend en gros depuis l’Équateur au Nord, englobe tout l’actuel Pérou, une partie de la Bolivie, de l’Argentine et du Chili au Sud, plus certainement une partie de la forêt brésilienne et colombienne à l’Est, la partie Ouest étant bordée par l’Océan Pacifique.

Le paysage est sans conteste dominé du Nord au Sud par la Cordillère des Andes, la plus haute chaîne de montagnes après l’Himalaya, de nombreux sommets y dépassant les 6000 mètres d’altitude, mais aussi par l’Océan Pacifique et par un autre océan, mais vert, celui-là : la forêt amazonienne. En voyageant d’Ouest en Est, on traverse d’abord des déserts, puis viennent des vallées montagneuses riches en cours d’eau, ensuite de hautes montagnes froides, puis enfin une zone montagneuse chaude et humide recouverte de forêts denses et quasi impénétrables.

Cette aire de peuplement pourra donc se diviser en trois grandes zones géographiques fortement contrastées : la côte, la zone andine ou Sierra, et la zone montagneuse couverte de forêts tropicales, évoluant vers la forêt amazonienne. Un tel environnement eut certainement des effets profonds sur l’histoire de ces peuples, qui vécurent en essayant de dompter une nature plus qu’hostile, de dépasser ces contraintes naturelles grâce à la culture de ces terres inhospitalières, et qui arrivèrent malgré tout à produire des civilisations complexes et remarquablement organisées. C’est ainsi que des canaux d’irrigation et des terrassements permirent de cultiver le désert et les flancs abrupts des montagnes, que des chemins audacieux franchirent les hautes sierras, et facilitèrent ainsi les échanges avec la côte et la forêt amazonienne.

Observons plus en détails ces éléments géographiques et climatiques. La Sierra d’abord : elle est formée par les Andes qui se déploient du Nord-Ouest au Sud-Est en diverses chaînes parallèles jusqu’en Bolivie, où elles bordent alors de hauts plateaux recouverts d’herbe épineuse, la « Puna ». Bien que située sous des latitudes tropicales, la Sierra connaît, à cause de son altitude, un climat froid avec des gelées nocturnes. Les pluies tombent de décembre à avril, le reste de l’année étant sec.

Au-dessous de 3000 mètres d’altitude, le versant oriental des Andes descend par degrés vers la forêt amazonienne. Il est recouvert par une forêt tropicale très dense, nommée « Ceja de Selva ». Elle est très humide et fournira de nombreux produits recherchés tels la coca, les plumes multicolores, l’or et les pierres précieuses trouvés dans les rivières.

En descendant de la Sierra vers l’Ouest, on trouve la côte et l’Océan Pacifique. Ce dernier jouera un rôle essentiel comme source de nourriture et comme régulateur climatique de la côte. Il baigne celle-ci avec le courant froid et très poissonneux de Humboldt qui certes contribue à la désertification des côtes, mais maintient une température relativement fraîche et un air plutôt humide (brouillard fréquent sur une grande partie de la côte de Juin à Octobre). La côte est traversée par de nombreux fleuves descendant de la Sierra, et ceux-ci fertilisent les vallées et faciliteront les installations humaines. On y cultivera maïs, haricots, courges, arachides, manioc, coton et toutes sortes de fruits. Ces vallées côtières, tout comme celles de la Sierra et des hauts plateaux étaient, par nature, favorables au développement culturel, bien que ce ne soient pas toujours les vallées les plus importantes qui ont accueilli les populations les plus nombreuses. On pourra dire que, en général, les différentes niches écologiques telles que ces vallées, ont favorisé le régionalisme et les différentiations culturelles, tandis que les bassins des plus grands fleuves ont plutôt été les vecteurs de transmission de courants culturels.

Une chose est certaine, toutes les civilisations ayant peuplé cette partie du monde ont réussi incontestablement à établir un équilibre avec le milieu ambiant. D’un côté, elles ont été inclinées à le contrôler du fait qu’il était très ingrat et difficile, mais d’autre part, elles ont été conduites à l’aimer et à le respecter au point souvent de le diviniser. Cependant, elles ne sont jamais intervenues trop lourdement sur leur environnement quel qu’il fût et, loin de le détériorer, elles l’ont au contraire valorisé, voire sublimé. Pour exemple, les énormes travaux de terrassement dans la Sierra (cultures en terrasses ou « Andenes ») s’intègrent parfaitement dans le paysage ; de même, les canaux d’irrigation de la côte (dont certains sont encore en service) exaltent la richesse bienfaisante de l’eau. Nous avons donc là un exemple d’une relation intime et réussie entre la culture et l’environnement, ce dont nous pourrions de nos jours nous inspirer dans bien des cas !

Histoire des cultures préincaïques

Après l’étude du milieu, abordons l’histoire des différentes cultures préincaïques. Celle-ci est et demeure en grande partie liée à l’archéologie, du simple fait qu’elle est privée de sources écrites, comme les archéologues ont pu en disposer pour d’autres civilisations telles que l’Egypte, la Grèce Antique, la Mésopotamie et mêmes les Mayas. Il manquera donc les noms et les représentations des personnages qui les ont construites.

Certes, la tentative a bien été faite de subdiviser cette histoire en différentes périodes afin de permettre de s’y repérer plus aisément. Mais ces subdivisions seront de toutes les façons artificielles, voire arbitraires. Ceci dit, elles présentent quand même une simplification de la reconstruction du processus historique. Cependant, il nous faudra bien garder à l’esprit que le processus historique présente une continuité dans laquelle les divisions artificielles, même basées sur des changements culturels ayant réellement existé, ne sont bien souvent pas aussi nettes, mais peuvent déborder les unes sur les autres, avec des variations chronologiques pouvant se révéler assez notables d’une région à l’autre.

Nous pourrons donc dire que la protohistoire et l’histoire ancienne de ces peuples préincaïques présentent en gros trois grands moments d’unification culturelle avec lesquels alternent trois temps de grande diversification régionale et leurs expressions culturelles propres.

Les trois grands moments d’unification culturelle pourront être assimilés au laps de temps au cours duquel une culture a prédominé sur les autres. Nous retiendrons le terme d’« Horizon » pour les identifier. Les trois temps de diversifications régionales seront eux assimilés aux temps intermédiaires entre deux unifications. Au cours de ceux-ci, on assistera au contraire au développement régional, voire local de cultures particulières. Nous nommerons ces périodes « Intermédiaires » pour les différencier. On pourra ainsi retenir que le processus historique de l’Amérique pré incaïque commence vraisemblablement après 10000 ans de préhistoire et ce vers 1800 avant J.-C. Nous nous intéresserons donc à la période allant d’environ 1800 avant J.-C. jusqu’à environ 1450 après J.-C., correspondant à l’expansion impériale maximale réalisée par l’Inca Pachacutec.

C’est vers 1800 ans avant notre ère que se répand et s’affirme la sédentarisation de la population. Celle-ci est accompagnée du développement de la céramique et du tissage, cette période marquant aussi le début des caractéristiques régionales et culturelles. Ensuite, entre 900 et 200 avant J.-C., sous l’influence de la civilisation Chavín, apparaît une organisation sociale nettement plus hiérarchisée. L’agriculture y est bien développée, voire intensive. Dans certaines zones, on notera une bonne connaissance du calendrier et des cultes, orientés vers une même croyance religieuse.

De 200 avant J.-C. à 600 après J.-C., apparaît une période où fleurissent divers groupes régionaux et ce aussi bien dans le domaine technique que dans les secteurs artistique, social ou religieux. Des sociétés telle celle de Moche (prononcer « Motché ») et de Nazca exercent un contrôle sociopolitique bien défini. Ce développement sera interrompu par l’éclosion et la diffusion des cultures Huari au Nord et Tiahuanaco au Sud dans l’actuelle Bolivie. Ces deux cultures formeront les premiers empires de l’Amérique du Sud, entre l’an 600 et 1000 de notre ère.

Après la désagrégation de ces deux empires, aux alentours de l’an 1000, on assistera à la formation de nombreux petits royaumes régionaux. Durant cette période, se répandra l’urbanisme qui avait vu le jour précédemment. Cette période intermédiaire durera jusque vers 1450, date à laquelle l’Empire Inca atteindra son apogée.

Nous allons essayer d’entrevoir qui étaient ces différents peuples, de définir leur culture, leur religion, leurs relations respectives. Cependant, il nous faudra bien retenir que les différentes fouilles archéologiques effectuées dans ces régions demeurent malgré tout relativement sporadiques, et ce, soit du fait des difficultés liées à la géographie (Sierra, Ceja de Selva), soit à cause de la cupidité des « chercheurs d’antiquités » (huaqueros), agissant souvent pour le compte de riches collectionneurs (surtout sur la Côte et l’Altiplano), soit encore en raison d’une certaine instabilité politique régnant bien souvent dans cette partie du monde, freinant ainsi les bonnes volontés des chercheurs authentiques.

Nous commencerons cette étude par les périodes les plus anciennes et redescendrons le temps jusqu’à l’« Horizon récent », c’est-à-dire l’expansion maximale de l’Empire Inca avant la conquête espagnole. Toutefois, nous n’inclurons pas ou peu celui-ci dans notre étude, ce peuple ayant été maintes et maintes fois pris pour sujet. De plus, son histoire est trop vaste et constituerait à elle seule le contenu de toute une autre étude.

La civilisation de Caral

La première et plus ancienne civilisation connue d’Amérique du Sud est la civilisation de Caral. Son âge d’or semble se situer entre 3000 et 1500 avant J.C. Une trentaine de centres majeurs de population ont été retrouvés dans le district de Norte Chico, à environ 200 km au Nord de Lima au Pérou. Cette civilisation fut largement contemporaine de Sumer, de l’Égypte ancienne et précède celle des Olmèques au Mexique de près de 2000 ans…

Pour les archéoloques, Caral est une culture pré-céramique de « l’archaïsme tardif précolombien ». On n’y retrouve donc aucune céramique. Les plus impressionnantes réalisations de cette civilisation sont des pyramides monumentales avec plate-formes surélevées et des places circulaires construites en creux.

De récentes études archéologiques nous suggèrent une possible maîtrise du textile et un culte lié à des symboles divins. D’autre part, une forme élaborée de gouvernement semble avoir été mise en place pour diriger et organiser la société. Malgré l’aridité de la région côtière, le développement de cette civilisation a pu cependant se faire grâce aux nombreuses rivières descendant des Andes, et permettant une irrigation importante. D’ailleurs, toutes les architectures monumentales mises à jour l’ont été près de canaux d’irrigation.

La culture Chavín

La culture Chavín, émergée aux alentours de l’an 1000 avant J.-C., a vu son apogée entre 800 et 200 avant J.-C et a disparu vers 200 avant J.-C. Essentiellement localisée le long du littoral Pacifique et sur les contreforts des Andes, elle a longtemps été considérée comme la première civilisation de la région. Elle doit son nom au village de Chavín de Huantar, au Pérou. C’est là que les vestiges les plus significatifs ont été trouvés. La civilisation de Chavín a, semble-t-il, introduit le travail du bronze et de l’or en Amérique du Sud, et les méthodes employées étaient très avancées pour l’époque. L’artisanat est, quant à lui, représenté sous la forme de poteries et de tissages. On pense que c’est à cette époque que le lama commença à être apprivoisé. D’autre part, cette société paraît avoir été dirigée par une élite de prêtres dont le culte principal tourne autour du Jaguar, du Puma et du Lama.

La civilisation Paracas

Celle-ci c’est développée principalement sur la presqu’île de Paracas sur la côte Pacifique au sud de Lima. Elle s’est étendue entre 800 et 200 avant J.-C, son apogée se situant entre 600 et 400 avant J.-C. Nous savons que cette civilisation pratiquait le tissage de la laine et du coton, ainsi que la poterie. Elle pratiquait aussi une curieuse déformation crânienne (allongement) dans un but apparemment esthétique. Il est à noter que c’est dans cette région que fut mis à jour un homme au crâne allongé et déformé volontairement, daté au carbone 14 de 5000 ans avant J.-C. Après 200 ans avant J.-C., la civilisation de Paracas se confond avec celle de Nazca.

La civilisation Vicús

Du nom d’une petite localité du nord du Pérou à la frontière de l’Équateur, près du littoral Pacifique, elle s’est implantée vers le Ve siècle avant J.-C., et ce jusqu’au VIe siècle de notre ère. Cette civilisation semble avoir été tout particulièrement influencée par les peuples environnants, du fait de sa situation de carrefour d’échanges entre le Nord de l’actuel Pérou et le Sud de l’Équateur et de la Colombie. Ce caractère particulier d’aire de contact se retrouve à travers la production métallurgique dans laquelle les artisans de Vicus excellaient (cuivre, bronze arsénié, alliages or/cuivre), de même que pour la production de céramiques : plutôt grossières au début, elles subirent l’influence Mochica au début de notre ère et devinrent nettement plus élaborées.

La civilisation Chibcha (ou Muisca)

Cette civilisation fut un peu particulière du fait de son aire de développement, à savoir l’actuelle Colombie. Cette civilisation semble s’être développée depuis le Ve siècle avant J.-C jusqu’au XVIe siècle de notre ère. Linguistiquement, elle faisait plutôt partie de la Mésoamérique, bien que son aire de peuplement se soit étendue de l’actuel Panama jusqu’au Cap Guayaquil (frontière Équateur / Pérou). Les Chibchas vivaient de la culture du maïs et de la pomme de terre. Ils fabriquaient des tissus de coton, de la céramique, et leur travail de l’or si remarquable les rendit à une époque grands fournisseurs de l’Empire Inca. Ils exploitaient des mines d’émeraudes, qu’ils utilisaient comme monnaie d’échange.

La religion des Chibchas apparaît assez semblable à celle des autres civilisations précolombiennes, les sacrifices humains y étant courants. L’organisation politique était une sorte de confédération de tribus, chacune dirigée par un Zipa, ou Zaque. Curieusement, cette charge était héréditaire d’oncle à neveu. Les souverains de cette civilisation la gouvernaient difficilement, car les tribus étaient largement autonomes. Cependant, un impôt proportionnel aux ressources de chacun était perçu. Mais cet empire disparate peu centralisé, donc fragile, tomba sans coup férir sous la coupe des Espagnols au XVIe siècle. Il est à noter que l’architecture Chibcha était rudimentaire et se résumait à des maisons circulaires, souvent communautaires, bâties en bois et couvertes de chaume.

La civilisation Tiahuanaco (ou Tiwanaku en langue Aymara)

Elle a dominé la moitié sud des Andes centrales entre le Ve siècle avant J.-C. et le XIe siècle de notre ère, bien que les dernières recherches fixent autour de l’an 1000 sa disparition. On s’accorde à situer son apogée entre 500 et 800 de notre ère. Cette civilisation a pris naissance sur la rive sud du lac Titicaca, aux alentours de l’actuel site archéologique de la cité du Soleil de Tiahuanaco. Son extension maximale est assez mal délimitée, mais on s’accorde à pencher pour une vaste expansion en direction du Sud et du Sud-Est du lac Titicaca. Ces régions correspondent, aujourd’hui, au Nord du Chili et à l’Ouest de la Bolivie.

L’apogée de Tiahuanaco sera caractérisée par une expansion à la fois politique, idéologique et économique. Elle se fera d’ailleurs sur deux axes géographiques : l’un à Tiahuanaco en Bolivie, et l’autre dans la vallée d’Ayacucho au Pérou, et engendrera la culture Huari (ou Wari). L’influence de ces deux cultures se fera sentir sur toute la côte Pacifique, jusqu’au Chili et plus au Nord sur les hautes terres de la Cordillère des Andes.

La civilisation de Tiahuanaco avait acquis une grande maîtrise de la taille de la pierre et nous a laissé de nombreux et imposants monuments tels la cité du Soleil et son temple de Kalasasaya. Ces édifices étaient surtout à vocation cérémonielle. D’autres monuments comme la fameuse Porte du Soleil, semblent, quant à eux, avoir été utilisés comme repères astronomiques ou comme observatoires.

Quoi qu’il en soit, cette civilisation fut certainement l’une des plus importantes et des plus avancées de cette période, car elle influença de nombreuses populations et rayonna bien au-delà des hauteurs de l’Altiplano. Il faut savoir qu’une telle expansion aurait été impossible avec des conditions économiques difficiles, de plus, elle impliquait un pouvoir bien centralisé et des ressources suffisantes. À ces fins, des techniques avancées pour l’époque furent utilisées pour améliorer Tiahuanaco : statue colonne le rendement de la terre : aménagement de terrasses, canaux d’irrigation, etc. Tous ces travaux donnèrent à l’agriculture un véritable coup de fouet, d’autant plus marquant que sur la côte Pacifique, El Niño, provoquant des inondations désastreuses, notamment sur la côte péruvienne, et des sécheresses à répétition avaient provoqué la ruine de maints petits royaumes. Les surplus agricoles et la constitution de vastes troupeaux de lamas et autres entraînèrent une forte croissance de la population et permirent de multiplier les échanges avec les peuples environnants. Et c’est ainsi que les caravanes de commerçants et de pasteurs purent diffuser à travers toutes les Andes l’image de la puissance et des croyances religieuses élaborées à Tiahuanaco, créant ainsi une véritable idéologie unificatrice.

Ce rayonnement de la culture de Tiahuanaco a donné naissance à d’autres cultures, comme celle de Huari (ou Wari), et ce n’est que récemment d’ailleurs que les archéologues ont différencié ces deux civilisations, tant leurs points communs, notamment dans le domaine artistique, étaient nombreux.

La civilisation Huari

En grande partie issue de celle de Tiahuanaco, elle a pris naissance au VIe siècle de notre ère dans la région d’Ayacucho, dans les Andes du sud du Pérou. Ce peuple fonda la cité d’Ayacucho, près de la ville moderne du même nom. Au fil des ans, leur territoire s’étendit vers le Nord du Pérou, englobant aussi bien la Sierra que la côte, incluant ainsi une grande partie des territoires de l’ancienne culture Moche et de la plus tardive culture Chimú. Donc, à son apogée, vers 700-800 après J.-C., la civilisation Huari s’étendait sur toute la côte et les hauts plateaux du centre du Pérou. À l’instar de leurs voisins de Tiahuanaco, les Huaris furent aussi de grands bâtisseurs. Des centres administratifs furent implantés dans plusieurs de leurs provinces, l’agriculture fut de même améliorée et développée grâce à l’aménagement de terrasses, les Andenes, dans les régions montagneuses.

D’autre part, ils structurèrent fortement leurs territoires et construisirent de nombreuses routes, que les Incas intégreront par la suite à leur propre système de communication. Par ailleurs, on considère de plus en plus que les Incas, dont la civilisation émergea presque trois siècles après la disparition des Huaris, furent les héritiers de cette civilisation. Les Huaris furent donc contemporains de la civilisation de Tiahuanaco (développée, elle, nous l’avons vu précédemment, sur le haut-plateau bolivien), du moins durant la période tardive de cette dernière, et selon certaines sources, ces deux civilisations n’auraient été en contact direct que durant quelques décennies tout au plus. Durant cette période, elles s’affrontèrent de façon sporadique, à cause de l’exploitation de mines situées dans une zone à la limite d’influence de ces deux cultures. Les Huaris semblent avoir souffert de ces affrontements, ce qui provoqua leur déclin au IXe siècle de notre ère et leur disparition probable vers l’an 1000.

La civilisation Nazca

Celle-ci prit naissance et se développa entre 300 avant J.-C et 800 après J.-C. Elle s’est développée, semble-t-il, à partir de la culture Paracas qui lui est antérieure de plusieurs siècles. La zone d’influence des Nazcas s’est étendue depuis la côte Pacifique du Sud du Pérou actuel jusqu’aux alentours d’Ayacucho, dans les Andes. À leur apogée, les Nazcas rayonnèrent parallèlement à la civilisation Mochica qui occupait, quant à elle, toute la côte Pacifique du Nord du Pérou.

Les Nazcas vivaient grâce à l’agriculture intensive pratiquée dans les vallées fluviales descendant des Andes. Mais cette région aride par nature, avec un manque d’eau chronique, les obligea à pratiquer l’irrigation et à creuser de nombreux puits et aqueducs souterrains, dont certains servent encore de nos jours ! Ils vivaient dans des huttes couvertes de chaume, regroupées en villages, dotés chacun d’une pyramide en adobe (briques d’argile crue mêlée de paille, séchées au soleil), qui servait de sanctuaire. Le tout était situé en limite du désert afin de ne pas empiéter sur les zones cultivables.

Le site principal de cette civilisation était Cahuachi, près de l’actuelle ville péru vienne de Nazca ; celui-ci était uniquement cérémoniel et comprenait au moins quarante buttes pyramidales à plusieurs terrasses. Après quelques six siècles d’existence, la civilisation Nazca déclina soudainement vers l’an 350 de notre ère. On ne sait pas trop pourquoi, mais cela semblerait être dû à une inondation plus catastrophique que les autres, liée à un fort séisme, ceux-ci étant fréquents le long de toute la côte Pacifique, provoquant ainsi une perte de confiance des Nazcas envers leurs dieux et donc leurs prêtres. Après ces événements, on retrouve encore la trace de cette civilisation durant encore quelques siècles ; ensuite, elle est assimilée par la culture Huari.

Les Nazcas furent également célèbres pour leurs immenses figures géométriques et zoomorphes laissées dans le désert et encore visibles par avion de nos jours. On se perd en conjectures quant à la signification de ces lignes et dessins. Cela va de la fonction purement rituelle de ceux-ci pour les uns, jusqu’aux pistes d’atterrissage pour extra-terrestres pour d’autres, en passant par des dessins pour de gigantesques métiers à tisser, etc. En définitive, jusqu’à présent, personne n’a été capable d’apporter une explication vraiment plausible et le mystère reste entier… En tout cas, le climat très sec de la région, et l’absence totale de végétation nous ont légué ces merveilles et font que ces dessins sont encore visibles, à défaut d’être lisibles, et ce presque 2000 ans après avoir été tracés.

La céramique fut tout aussi remarquable chez les Nazcas. Ils nous ont légué de magnifiques représentations polychromes de toutes sortes d’animaux, de personnages, de fruits, de végétaux. Ce style eut surtout son apogée aux premiers siècles de notre ère ; plus tard, on notera une nette influence Mochica et Tiahuanaco.

De très beaux textiles tissés et brodés nous sont aussi parvenus, toujours grâce au climat très aride de la région. Les motifs représentés étaient pratiquement les mêmes que ceux des céramiques. Les motifs retrouvés sur les poteries tendent à indiquer que les Nazcas adoraient des divinités animales telles que des félins, des oiseaux, des serpents, mais aussi des lézards et mêmes des orques épaulards. Outre des cultures vivrières (haricots, pommes de terre, melons, arachides, coton, etc.) les Nazcas pratiquaient une pêche intensive et la chasse aux phoques. Quoi qu’il en soit, nous retiendrons que les Nazcas imprimèrent fortement leur culture dans cette région et nous ont légué de magnifiques trésors, aussi bien architecturaux qu’artistiques.

La culture Moche (prononcer « Motché »)

Aussi appelée « Mochica », cette civilisation s’étendit tout le long de la côte Pacifique Nord péruvienne, approximativement entre l’an 100 et l’an 700 de notre ère. Ainsi que nous l’avons vu précédemment, elle fut contemporaine de la culture Nazca, établie sur la côte Sud du Pérou. Au premier siècle de notre ère, différentes civilisations se partageaient la côte Nord du Pérou, à savoir les Vicús, tout au Nord près de l’actuel Équateur, les Salinas, établis dans la vallée du fleuve Moche, et les Virú, dans la vallée du fleuve du même nom, légèrement au sud des Salinas. La culture Moche semble avoir été une unification de ces trois cultures, et deux foyers distincts ont émergé aux alentours de l’an 100 de notre ère : Moche et Sipán.

Le foyer Moche

Dans la vallée du fleuve Moche, la culture Salinas laisse rapidement place aux Moches. La ville de Moche y est créée et prend aussitôt de l’extension. On assiste à la construction de deux grands édifices : la Huaca del Sol et la Huaca de la Luna. Au départ, ces constructions n’ont qu’un seul étage et servent de lieu de culte, pour la Huaca de la Luna, et de centre administratif pour la Huaca del Sol. L’influence de la civilisation Moche est si importante qu’elle atteint rapidement la vallée voisine de Virú et englobe la culture du même nom.

Le foyer Sipán

Parallèlement, dans la région du fleuve Lambayeque plus au Nord, le centre Moche de Sipán se développe aussi, et la ville de Sipán prend de même une certaine importance. Nous remarquerons que l’éloignement de ces deux sites implique un fort contrôle du territoire et demande une organisation militaire élaborée, option que prirent sans attendre les Moches. Les conquêtes militaires Moche s’étendirent tout au long des IIIe et IVe siècles de notre ère et, à leur apogée, les Moches contrôlaient un territoire côtier de plus de 600 km de longueur, depuis la vallée de la Piura au Nord, jusqu’à celle du Huarmez au Sud. De puissants bastions militaires furent érigés afin de sécuriser les frontières : Pampagrande au Nord et Pañamarca au Sud.

Mais, au cours du VIIe siècle de notre ère, s’amorça le déclin de cette civilisation, puis sa fin, certainement pour les mêmes raisons que celles qui causèrent la disparition des Nazcas, à savoir le phénomène El Niño entraînant des crues catastrophiques des différents fleuves, auxquelles s’ajoutèrent des séismes à répétition.

La société Moche était très hiérarchisée, avec à son sommet un puissant seigneur, secondé par une classe de prêtres, de guerriers et d’administrateurs. Ensuite, on trouvait les commerçants, les artisans, les pêcheurs et les paysans. D’ailleurs, la ville de Moche est un exemple frappant de cette hiérarchisation : en effet, l’importance des différentes classes dépendait de la distance à la Huaca del Sol. D’autre part, celle-ci et celle de la Luna étaient surélevées d’un étage environ tous les 100 ans, ce qui fait qu’à la fin du royaume Moche, elles comptaient six degrés et 600 ans d’existence.

On s’accorde sur le fait que l’état Moche était une théocratie, le seigneur étant lui aussi prêtre, et la cohésion de cette société, largement appuyée sur la force militaire, reposait sur une caste de guerriers entièrement au service de cette théocratie. Dans le centre religieux du royaume Moche, la Huaca de la Luna, les sacrifices humains étaient couramment pratiqués : de nombreux ossements ont été retrouvés à son sommet.

 Les Moches firent preuve d’un niveau techno – logique très évolué, aussi bien en matière d’irrigation, de nombreux canaux d’irrigation permettant de dégager une production agricole excédentaire, qu’en métallurgie, où le travail et l’alliage des métaux, comme le cuivre, l’argent et le bronze, nous transmirent des pièces, tels des masques et des bijoux, qui provoquent encore de nos jours un réel émerveillement.

Mais l’art dans lequel les Moches excellèrent le plus est certainement celui de la céramique, et dans la mesure où l’on ne leur connaît pas d’écriture, ces œuvres nous ont laissé une foule d’informations sur leur culture et leur art de vivre. Cet art de la céramique est très élaboré et se distingue sans peine de celui des autres civilisations. Les poteries, de couleur souvent rouge ou noire sur fond crème, sont uniques et représentent toutes les formes de la vie courante ou religieuse : fruits, légumes, animaux, scènes de tissage, de pêche, de sacrifices, et scènes guerrières, agricoles, et mêmes érotiques. Tous les dessins de ces céramiques sont très fins, très réalistes et sont souvent rehaussés de nacre, d’os ou d’or.

Tout comme les personnages importants de nos siècles passés se faisaient représenter sur des tableaux peints, les hautes personnalités Moches faisaient façonner des céramiques à leurs effigies. Ainsi, les « portraits » mis à jour reflètent remarquablement la personnalité de leurs modèles. Peu après le déclin de la civilisation Moche, vers l’an 700 de notre ère, la culture Sicán prit son essor sur les mêmes territoires, annonçant pour encore plus tard celle des Chimú.

La civilisation Lambayeque (ou Sicàn)

Cette culture prit son essor aux alentours de l’an 700 de notre ère jusque vers l’an 1300, s’intercalant entre la fin de la culture Moche et l’apogée de l’empire Chimú. Historiquement, elle semblerait liée à la phase d’expansion des cultures Tiahuanaco-Huari, dont elle pourrait être un développement localisé dans la vallée de la Leche, au Nord du Pérou actuel.

C’est entre l’an 900 et l’an 1000 de notre ère que la culture de Lambayeque a atteint sa plus grande prospérité, grâce surtout à une puissante communauté de marins et de commerçants itinérants. Le principal centre politique et religieux de la culture Lambayeque se situait à Batán Grande (près de l’actuelle ville péruvienne de Chiclayo, sur la côte Nord). C’est d’ailleurs sur ce site de Batán Grande que l’on a retrouvé, dans les tombeaux de grands seigneurs, les plus beaux objets d’orfèvrerie du Pérou précolombien, nous renseignant ainsi sur l’habileté de ses artisans, aussi bien au niveau de la métallurgie que des textiles, des tapisseries et des céramiques.

La culture Lambayeque nous est surtout révélée par ses sites architecturaux monumentaux, représentés notamment par des pyramides en grand nombre. Les recherches archéologiques nous apprennent que ces pyramides jouaient un rôle très particulier. En effet, elles servaient au seigneur du lieu à emprunter les pouvoirs des dieux de la montagne, et curieusement de récentes découvertes nous indiquent que chaque site fut abandonné à la suite de catastrophes naturelles (là encore causées certainement par El Niño et un cortège d’inondations). Ces phénomènes étant considérés par les prêtres comme une expression de la colère des dieux, et les pouvoirs des pyramides ayant bien sûr échoué, ces dernières, considérées alors comme maudites, furent incendiées, ceci constituant un rituel de purification. Ainsi, le site de Batán Grande aurait été incendié, purifié et abandonné vers l’an 1000 de notre ère. Un nouveau site fut créé à Tucume, dans la vallée de la Leche. Ce site est vraiment remarquable car monumental, et il constitue l’apogée de l’architecture Lambayeque. Certains édifices comme la Huaca Larga mesurent plus de 700 mètres de long ! Par les nombreux corps décapités retrouvés dans ces pyramides, on sait qu’à l’instar de leurs voisins, les Lambayeques pratiquaient couramment les sacrifices humains.

Vers l’an 1350 de notre ère, l’expansion du royaume Chimú mettra un terme à la civilisation Lambayeque. Pour finir, nous retiendrons le mythe de Naymlap, fondateur légendaire de la dynastie des seigneurs de Lambayeque. Naymlap aurait abordé les côtes de Lambayeque à bord d’une embarcation faite de roseaux tressés, accompagné d’une suite nombreuse, et selon la légende, il serait venu du Pacifique. D’ailleurs, dans l’expression artistique Lambayeque, Naymlap est souvent représenté avec des ailes d’oiseau de mer, prouvant ainsi l’origine maritime du mythe. Cette légende intéressa dans les années 1950 certains historiens, tel Thor Heyerdahl en expédition sur son radeau, le fameux Kon Tiki, en 1947. Ils émirent l’hypothèse d’une migration océanienne vers les côtes sud-américaines. Aucune preuve scientifique n’ayant étayé cette théorie, le mystère reste entier.

La civilisation Manteño-Guancavilca

La civilisation Manteño-Guancavilca s’est développée du VIIe au XVIe siècle de notre ère dans l’actuel Équateur, plus précisément dans la province de Manabi, au centre du pays, près de la côte pacifique. Cette culture fut avant tout un empire maritime comprenant toute une population de marins marchands faisant le commerce des métaux précieux et des coquillages, surtout les fameux spondyles que l’on ne trouve que près des côtes équatoriennes et qui étaient très prisés des peuples précolombiens. Mais la pêche et le traitement des poissons faisaient également partie de leurs occupations principales. Ce commerce maritime était très étendu puisqu’on en retrouve la trace depuis les côtes mexicaines jusqu’à celles du Pérou.

Les traces des cultes religieux pratiqués par les Manteños sont rares et difficiles à interpréter ; néanmoins, on pense que différents animaux, dont les félins et les chauves-souris, faisaient partie de leur panthéon. La culture Manteño-Guancavilca se maintient, semble-t-il, dans de bonnes conditions sur ses territoires jusqu’au début du XVIe siècle. Mais à l’arrivée des Espagnols, elle décline et s’éteint rapidement, certainement à cause des maladies d’origine européenne véhiculées par ceux-ci. Des fouilles récentes ont permis de mettre en évidence des traces de cultures antérieures dans la même aire géographique que celle de Manteño-Guancavilca.

La civilisation de l’empire Chimú

On considère que la civilisation Chimú fut l’une des plus importantes de l’Amérique du Sud. Elle prit naissance, rayonna, puis disparut entre l’an 1000 et l’an 1470 de notre ère. Les Chimú se développèrent tout le long de la côte Nord du Pérou. Leur capitale était Chan Chan, construite dans la vallée du fleuve Moche, près de l’actuelle ville de Trujillo. C’était une grande cité construite en briques d’adobe. Il faut savoir que le territoire Chimú fut conquis vers l’an 1470 par l’empereur Inca Tupac Yupanqui et ce, seulement cinquante ans avant l’arrivée des conquistadores espagnols. Ainsi, les chroniqueurs espagnols furent à même de décrire en détail la culture Chimú à partir de témoignages directs émanants de personnes ayant vécu avant la conquête Inca.

Les recherches archéologiques nous laissent à penser que la culture Chimú est issue de la culture Mochica qui la précéda de quelques siècles, sensiblement sur les mêmes territoires. Comme la culture Mochica, la culture Chimú était une culture côtière : elle pratiquait l’agriculture par irrigation et la pêche de façon intensive. Au cours des siècles, elle s’est développée depuis la vallée du Moche jusqu’au Nord de Lima, la vallée du Huadra, et vers le Nord jusqu’à l’actuelle Tumbes, à la frontière de l’Équateur.

On pense que le véritable royaume Chimú fut créé dans la première moitié du XIVe siècle. Son expansion territoriale fut progressive et se déroula en plusieurs phases, principalement durant la période tardive de la culture Chimú entre 1450 et 1470. Le royaume Chimú finit par englober, à son apogée, un vaste territoire ainsi que de nombreux groupes ethniques, soit du Nord au Sud presque 900 km de côtes.

L’organisation sociale de l’état Chimú s’établissait en une hiérarchie comprenant plusieurs niveaux. Une puissante élite régissait les différents centres de pouvoir. Cette hiérarchie s’organisait autour de villes fortifiées telles que Chan Chan, (photo ci-dessus) la capitale trônant au sommet de l’État Chimú. Les centres secondaires du pouvoir comme Farfan, dans la vallée de Jequetepeque, étaient avant tout chargés de gérer les terres, l’eau d’irrigation, et le volume des travailleurs. Les centres principaux du pouvoir transféraient, quant à eux, les ressources vers la capitale Chan Chan et prenaient les décisions administratives.

Du point de vue religieux, les Chimú étaient reconnus pour adorer la Lune, au contraire des Incas qui adoraient le Soleil. Les Chimú considéraient l’astre solaire comme destructeur, certainement à cause de son impitoyable rayonnement régnant sur la région désertique où ils étaient établis. Un élément important de leurs rites religieux était les offrandes, constituées essentiellement de coquilles de spondyles, sans parler des habituels sacrifices humains si courants dans toutes les cultures précolombiennes…

Les Chimú furent également très renommés pour leurs belles céramiques, souvent noires et brillantes, mais aussi pour leurs travaux raffinés des métaux (cuivre, argent, or, bronze, différents alliages de cuivre et d’or). La surface noire et brillante de leurs poteries a intrigué les archéologues : on a su récemment que cet aspect vernissé était obtenu, non pas par l’application d’un quelconque vernis, mais par la cuisson dans un four à haute température hermétiquement fermé, empêchant ainsi l’oxygène de l’air de réagir avec l’argile. Les céramiques, surtout sous forme de vases, bouteilles simples (photo ci-contre) ou doubles, sifflantes ou non, représentaient toutes sortes d’animaux, de personnages, de façon stylisée ou au contraire réaliste.

 Les tissus, broderies, tapisseries ornées de plumes multicolores provenant de la Selva, atteignirent également des sommets dans le raffinement. Elles nous sont parvenues dans un état de conservation proche de la perfection, car leur fabrication était relativement récente et à cela s’ajoutait l’influence du climat sec de la côte. C’est en 1471 que le royaume Chimú fut vaincu par les Incas. Son roi d’alors, Minchançaman, fut fait prisonnier et déporté à Cuzco. La conquête totale et définitive du royaume Chimú fut achevée en 1493 et il fut intégré à l’empire Inca.

Le peuple Chachapoya

C’est avec ce peuple que nous allons clore cette étude des principales civilisations qui ont constitué le monde préincaïque. Les Chachapoyas furent un peuple andin dont le nom signifie « guerriers des nuages ». Ils étaient connus pour leur peau claire et leur grande taille, ce qui les différenciait des autres peuples plutôt râblés et à la peau cuivrée. Ils occupaient un territoire situé dans le Nord de l’actuel Pérou, dans une région montagneuse située dans la courbe du fleuve Marañón, aux alentours de l’un de ses affluents, le rio Uctubamba, en plein dans la Ceja de Selva, région forestière chaude et humide. Ils occupèrent ce territoire probablement entre les IXe et XVe siècles de notre ère. Leur civilisation nous a laissé de nombreux vestiges architecturaux tels Jalca, Gran Vilava, le Gran Pajaten, ou Abiseo, qui fut découvert dans la jungle amazonienne en 1963 seulement par l’explorateur Gene Savoy, et enfin et surtout la colossale forteresse de Kuelap, située dans la montagne à 3072 mètres d’altitude. Récemment, d’autres citadelles Chachapoyas ont été découvertes dans la jungle montagneuse ; elles auraient prospéré aux alentours de 700-800 après J.-C.

Les origines des Chachapoyas sont mal connues. Cependant, des sarcophages et des mausolées retrouvés sur les sites de Cajara et Revash indiqueraient une origine Huari-Tiahuanaco, donc une origine plus montagneuse que forestière. Vers la fin du XVe siècle, les Incas dans leur poussée expansionniste eurent beaucoup de mal à soumettre les Chachapoyas, et ceux-ci ne purent être intégrés à l’empire qu’après de longues et difficiles campagnes. La dernière fut menée vers 1475 par l’Inca Tupac Yupanqui. Mais après cette date, les intraitables Chachapoyas se rebellèrent souvent. Ils firent même alliance avec les conquérants espagnols en 1532. On sait peu de choses sur la vie courante et religieuse des Chachapoyas. Par contre ils furent assurément de remarquables bâtisseurs, le Gran Pajaten et Kuelap en sont les témoins indiscutables, et l’on a calculé qu’il a fallu extraire plusieurs millions de mètres cubes de granite des carrières du haut Marañón pour construire la forteresse de Kuelap, soit plusieurs fois le volume de la pyramide de Khéops en Égypte… Cependant, leurs rites funéraires nous sont un peu plus connus. Ils pratiquaient l’embaumement des morts, comme les Égyptiens, mais leur technique était sensiblement différente, et les corps étaient inhumés repliés en position fœtale et enveloppés de fin coton.

Donc l’origine du peuple Chachapoyas est bien mystérieuse, et une découverte relativement récente (1969) attribuée au père Carlos Gates Chavez, directeur du centre d’études archéologiques d’Amazonas au Pérou, a exhumé des ruines du site de Purun Llacta, distantes d’une quinzaine de kilomètres de la ville de Chachapoyas, une bien curieuse poterie qui épaissit encore le mystère : elle représente un homme blanc, de type assyrien-chaldéen, portant une barbe claire et des cheveux frisés… Nous n’en avons peut-être pas fini avec les surprises concernant le peuplement du continent américain, qui ne s’est somme toute pas forcément effectué selon les normes communément admises par l’archéologie officielle !

En conclusion, nous pourrons dire au terme de cette étude au sujet vaste mais ô combien intéressant et révélateur, que dans les trois Amériques, du Nord, du Centre et du Sud, l’homme donna la vie à des cultures qui sont nées, ont grandi et prospéré sans aucun des para mètres fondateurs des civilisations de notre ancien monde, confirmant ainsi les formidables facultés d’adaptation et l’ingéniosité de l’homme dans un champ culturel et géographique nouveau.