PESSA’H : Pâque juive et conscience spirituelle

SECTION « TRADITIONS ET PHILOSOPHIES »

Par Josselyne Chourry.


L’Égypte, symbole de l’inconscient

« Si la sortie d’Égypte ne peut être envisagée d’une manière probante sur le plan historique, son symbolisme véhicule un profond cheminement. Il y a avec ce récit, une corrélation entre une situation extérieure et un état intérieur. En dehors de toute considération ethnique ou de nationalité, chaque antagoniste de ce récit est le représentant d’un symbole précis : L’Égyptien représente « l’homme de la Chute », celui qui est dans une « impasse », figé dans une foi étatisée et se trouve bloqué dans l’inconscient. L’Hébreu (‘iVRi en hébreu signifie passeur) représente « L’homme de désir », celui qui « se dépasse » et ouvre la voie du monde de la Connaissance vers la conscience de l’Étre. Il acquiert la capacité du « Nouvel Homme ».

Or, en Égypte, les Hébreux sont dans un espace labyrinthique et cherche une issue pour exprimer leur être. MoSHeH (Moïse) sera celui qui montre l’issue, celui dont le nom signifie étymologiquement avec les mêmes lettres « tirer de … » MaSHoH. Sortir du labyrinthe, c’est sortir du monde animal et ce passage est d’autant plus poignant lorsqu’il s’agit d’hommes asservissant d’autres hommes, au point de leur faire perdre leurs propres repères humains. Par un mouvement amplifié de l’histoire de l’humanité, nous avons vu des siècles et des siècles plus tard un autre épisode de cette barbarie d’hommes qui animalisent d’autres hommes jusqu’à l’anéantissement de leur dignité. L’esclavage des Hébreux est symboliquement la concrétisation terrestre de la Chute. La sortie d’Égypte est un accomplissement, la représentation d’un cheminement.

De la vie matérielle à la vie spirituelle

PeSSaH (la Pâque juive), qui signifie passage, passer par-dessus, enjamber, exprime la sortie d’Égypte des Hébreux mais surtout le passage de l’état d’esclaves à celui d’hommes libres. C’est le passage de la vie purement matérielle à la recherche de la vie spirituelle. PeSSaH marque donc une prise de conscience, une renaissance (d’ailleurs c’est une fête de printemps, du renouveau de la nature), c’est également une étape, car avant d’atteindre la « terre promise », il y aura la « traversée du désert ». Tout homme en cours de spiritualisation doit franchir les eaux de l’inconscient, la « mer Rouge », la mer des limites – YaM SoPH – à repousser pour faire apparaître sa terre intérieure, et l’étendue de ses responsabilités. On parle aussi de la « mer des joncs » pour qualifier cette mer. Il se trouve que le jonc est une plante qui pousse à la limite du sec et de l’humide, et symbolise en quelque sorte le joint entre inconscient et conscient. Nous retrouvons le même symbolisme alchimique lorsque Jonas est rejeté des entrailles du poisson, passant de l’humide (inconscient) à la terre sèche (nouvelle conscience). Quant à l’engloutissement de Pharaon et de son armée, il représente un inaccomplissement par le refus de sortir de l’inconscient et d’accéder à une plus grande ouverture de conscience de l’humanité. L’eau est la source première de la vie. Les Qabbalistes disent que la véritable personnalité de l’homme est comme la partie immergée d’un iceberg, cachée au regard comme l’âme, enfouie dans les profondeurs à explorer. C’est l’image de l’homme renversée, tel le pendu du Tarot (« Torat » en inversant les voyelles) dont seule la partie inférieure émerge. Cette inversion nous rappelle que l’Arbre de Vie, ou Arbre des SePHiRoTH, a ses racines au ciel.

Symbolisme de Pessa’h, la « Pâque juive »

Les préliminaires du repas de la soirée de PeSSaH sont d’une grande exigence en matière de purification de la maison familiale. Pour cela, toute la famille va être mise à contribution pour ce nettoyage de printemps, toute la maison sera inspectée de fond en comble, les instruments de cuisine purifiés, et on utilisera une vaisselle réservée à PeSSaH, parfois même on en profitera pour repeindre ou rénover, mais surtout on aura ôté toute trace de HaMeTS (pain levé) et le jour précédant la veillée de PeSSaH, le HaMeTS restant sera brûlé solennellement. Dès la tombée de la nuit, le père devra inspecter toute la maison à la lueur d’une bougie pour dépister tout reste éventuel de pain. L’humilité des tâches ménagères, suivi du geste symbolique de recherche du HaMeTS, va clore la préparation matérielle et précéder l’ordonnance spirituelle du SeDeR (repas) de PeSSaH. Tous les préparatifs effectués, vient la veillée de PeSSaH au retour de la synagogue. Là, la famille va s’assembler autour de la table de fête, pour un SeDeR spécifique, initiatique et codifié qui représente la transmission identitaire par excellence du peuple juif, jusque dans l’exil. La sortie d’Égypte a été relatée ainsi de génération en génération : « Voici le pain de l’affliction que nos pères ont mangé en Égypte. Quiconque a faim vienne et mange. Quiconque est dans le besoin vienne fêter Pessah avec nous. Cette année encore ici, l’an prochain en ‘erets Israël. Cette année esclaves ici, l’an prochain hommes libres en ‘erets Israël. » Puis au cours de la soirée et du déroulement de la HaGGaDaD (récit) de PeSSaH, on prononcera le vœu prophétique : « L’année prochaine à Jérusalem ! ». Le plateau du SeDeR est au centre comme un moyeu autour duquel s’enroule passé et présent en une ronde mémorielle à jamais revécu au rythme des années et des générations. Le plateau est un point d’ancrage sur lequel est arrimée la mémoire du peuple hébreu en un récit symbolique qui chante la douleur et l’espoir. Mais le plateau du SeDeR est aussi un lieu qui donne sens à la conscience. Il y est accordé une large place aux questionnements des enfants lors de ce repas. Dans ce récit, il y a un passage où sont relatées les dix plaies d’Égypte. La rencontre autour d’une même table entre le passé et le présent, exprime le temps de passer d’une rive à l’autre vers une terre promise où tout être aura acquis enfin la liberté de son être divin. La nourriture est donc passage, transformation, alchimie. Le MiDRaSH (texte talmudique) n’hésite pas à comparer la sortie d’Égypte à un accouchement. Ainsi, une interprétation tendrait à dire que le corps est l’Égypte et l’enfant est Israël. Pharaon était comme une mère possessive qui tentait de retenir en son ventre un « autre » qu’il faudra bien se résoudre à expulser de soi. Les dix plaies d’Égypte représentent cette gestation douloureuse. Les dix plaies correspondent aussi aux dix Commandements et aux dix SePHiRoTH de l’Arbre de Vie. Mais au contraire des dix SePHiRoTH, Pharaon a mis en mouvement leurs opposés, les dix QLiPoTH (écorces, résidus) empêchant le principe du bien (la lumière) de se manifester. Les dix plaies  sont dix coups qui frappent les Égyptiens. Examinons l’une de ces dix plaies, DaM, le sang : on voit qu’ici ce sont les eaux qui furent changés en sang en correspondance plus tard avec les Noces de QaNaH où YéSHouaH (Jésus) fit le Grand œuvre en changeant l’eau en vin. De plus, les noms sont signifiants puisque YaYiN le vin a la même valeur 70 en guématria que SoD le secret. Ainsi, la vinification symbolise la spiritualisation de la vigne. La Cène de Jésus, telle qu’elle est décrite, est un SeDeR de PeSSaH devenue pour les chrétiens l’accomplissement d’un mystère par lequel les aliments sont transfigurés. C’est un SeDeR SeDaRiM (repas des repas), la Pâque des Pâques, une nouvelle Pâque, un PeSSaH sublimé. Lors de la Pâque juive, vin et pain sont à la fois réels et symboliques. Mais lors de la Pâque chrétienne, le vin devient le sang du Christ et le pain le corps du Christ. Le repas de famille du judaïsme se transforme en repas de l’eucharistie.

Pâque juive et Pâque chrétienne

Avec le judaïsme, le monde est voué à un Dieu unique où l’homme doit « élever » l’univers à la Connaissance des Lois qui l’imprègnent, d’où les bénédictions et les rites, d’où l’alliance d’Israël qui relie la fragilité humaine à la permanence divine. Avec le Christianisme, il y insistance sur le caractère sacré de l’univers par un appel aux miracles, aux mystères et à la transfiguration de l’homme fait Dieu. C’est Dieu qui peut apporter la Grâce à l’homme et non plus l’homme qui doit tout mettre en œuvre pour mériter cette grâce. Ces deux Pâques nous interpellent, car comme l’enfant dans les eaux amniotiques qui émerge du ventre de sa mère, nous devons émerger des eaux de l’inconscient et élever toujours plus notre conscience pour construire un monde de Paix et de tolérance. »