Pour une mystique de l’éducation

SECTION « PSYCHOLOGIE »

Par Daniel Pierre, Extrait de l’Éducation, une alchimie subtile – Diffusion Rosicrucienne2003.


L’art de se gouverner soi-même

« Développer chez les jeunes le sens des valeurs qui tisseront le siècle qui s’ouvre repose sur deux exigences. La première est liée à la nécessité de se gouverner soi-même : il s’agit de la capacité à se connaître. La seconde est celle qui permet à l’être humain de gouverner l’ensemble de ses relations : c’est la capacité à connaître les autres et le monde.

Connaître, voilà un des mots clés !

Mais de quelle connaissance est-il question ? Est-ce un empilement de savoirs séparés sur des êtres, des idées et des objets d’une multiplicité toujours plus vaste ? Ou alors, est-ce une recherche incessante de l’existence des ressemblances cachées sous le voile des différences ? Somme toute, ne serait-ce pas un équilibre à trouver entre ouverture à la diversité et ancrage progressif en une certitude de l’unité ? Nous rejoignons ici la position du sociologue Edgar Morin qui affirme que l’éducation future intégrera une capacité de mise à distance pour apprendre à se connaître dans un contexte planétaire auquel il faudra bien donner un sens.

Moins de compétition et plus d’évolution

Il me semble qu’une attitude mystique effective chez tout éducateur passe par une sorte de résonance avec ceux qui sont en contact avec lui. Cette sensibilité subtile particulière augmente le besoin de communication, autrement dit la quête de ce que nous avons en commun. L’urgence de l’orientation en ce sens se fait de plus en plus sentir parce que nous avons tous des difficultés pour donner une direction à nos pensées dans un monde actuel mettant à notre disposition des moyens immenses. La dispersion qui guette la plupart d’entre nous se double d’une séparation qui s’alourdit de jour en jour. En effet, nombre de nos contemporains veulent se démarquer de la masse pour avoir l’illusion d’exister ; pour ce faire, ils convoitent le succès et l’exploit, teintant alors toute leur vie d’un amour de la compétition. Le côté éphémère du record établi et la dureté de la chute qui s’ensuit inévitablement valent-ils la peine que l’on mette en œuvre tant d’efforts pour surpasser les autres ? Ces interrogations se basent, bien sûr, sur l’ensemble des activités humaines et concernent tout autant la fortune, le pouvoir, l’intelligence, etc. Intéressons-nous davantage à développer une haute conscience de ce que nous sommes en essence (c’est-à-dire des êtres en voie d’évolution). Appliquons à notre œuvre auprès des enfants cette philosophie, et, en ce sens, nous pourrons parler « d’alchimie éducative ».

Il est complexe de traiter le sujet de l’éducation, car il recoupe tous les aspects de la vie. Simplifier, c’est dénaturer, et, en conclusion, perdre le regard mystique posé sur la vie. Voilà pourquoi cette partie définissant le défi éducatif qui nous attend s’adresse essentiellement à la dimension globale et intuitive de votre pensée. Il faut bien avouer que la complexité de cette approche tient précisément au fait que nous ayons à réfléchir sur nous-mêmes pour mieux nous pencher sur nos choix éducatifs et sur l’avenir possible de l’humanité. Une conception du Tout — délicate à atteindre, il est vrai — est indispensable à notre recherche du sens de nos responsabilités auprès des enfants.

Avancer en matière d’éducation se résume à rendre plus aisé le développement de la conscience des êtres qui nous suivent sur la chaîne des générations. Chaque être humain doit apprendre à déceler ce que ses parents ont accompli intérieurement — voire spirituellement —, et quel a été leur point d’arrêt, pour donner corps ensuite à un but personnel plus élevé. En d’autres termes, éduquer peut être défini comme ouvrir la porte de la conciliation de ce qui est donné à chacun et de ce qui lui est donné à résoudre. La progression est liée, de façon étroite, aux notions de perfectibilité de l’humain et d’alchimie éducative. Notre action doit se concentrer sur le but de tout être qui est de se dépouiller de son animalité — ou de ses défauts — en faisant croître en lui l’expression des vertus de son âme.

Faire éclore l’être profond

Aider à l’éclosion de l’être profond qui demeure en chaque enfant pour le faire participer à la création d’un monde qui correspond aux rêves les plus avancés de l’humanité, voilà notre véritable utopie spiritualiste !

Comenius la défendait déjà en ces termes : « J’appellerai école parfaite […] celle où la lumière de la Sagesse éclairera l’esprit des élèves et lui fera saisir promptement toutes choses manifestes et cachées, où les âmes et leurs émotions seront amenées à une harmonie universelle, et les coeurs remplis et pénétrés de l’amour divin… ».

L’éducateur au tempérament mystique moderne doit diriger son regard dans une double direction. Il doit parallèlement l’ancrer dans l’observation attentive des actions quotidiennes des enfants, et l’ouvrir à une intuition de l’ordre cosmique qui oriente inéluctablement leurs expressions vitales. Sa sagesse est le résultat d’une compréhension hautement spirituelle du rôle qui lui échoit et qui reste, à tout jamais, celui d’un pionnier.

Dans la droite ligne des manifestes que les Rose-Croix du XVIIe siècle ont fait paraître, le Conseil Suprême de la Fraternité rosicrucienne a publié tout récemment un nouveau manifeste intitulé Positio Fraternitatis Rosæ Crucis. Celui-ci révèle la position des Rose-Croix modernes sur la situation actuelle de l’humanité et met en lumière les espoirs qu’ils placent en elle. Nous pouvons y lire que : « … les courants de pensée comme le rosicrucianisme ne sont pas monologiques, mais dialogiques et pluralistes […], ils acceptent la pluralité d’opinions et la diversité des comportements [… ] et se nourrissent donc d’échanges, d’interactions, et même de contradictions… »

Ainsi, le défi éducatif qui s’offre à nous demande que nous intégrions ces valeurs à nos pratiques et que nous fassions preuve d’une compréhension nous tenant à l’écart des pièges insidieux, comme le fait, croyant pourtant bien agir, d’enfermer quelqu’un dans des certitudes et des erreurs, parfois dans nos propres erreurs ! »