Vibrations sonores et relations harmoniques

« De tout temps des scientifiques et des artistes se sont intéressés au mysticisme, comme les mystiques ont toujours accordé une place importante à l’art et à la science. L’Ordre de la Rose-Croix a, depuis la plus haute Antiquité, inclus dans ses enseignements des considérations scientifiques pouvant aider ses étudiants dans leur quête spirituelle. De même il a, tout au long de son histoire, encouragé la pratique des arts qui tendent à élever l’humanité. Dans cet ordre d’idée, les dirigeants de l’A.M.O.R.C. ont maintenu l’intérêt des membres pour ce qui a trait à la connaissance des sciences et des arts.

L’une des premières affirmations contenues dans les enseignements rosicruciens est que tout est vibration dans l’univers, fait que les maîtres les plus anciens avaient découvert. De leur source cosmique jusqu’aux manifestations les plus denses de la matière, les vibrations se retrouvent partout et forment des gammes allant d’innombrables oscillations à une dizaine d’oscillations par seconde. Nous allons considérer ici une frange étroite de vibrations connue sous le nom d’« ondes sonores », des points de vue scientifique, musical et mystique.

Acoustique physique

Du point de vue de la physique, l’étude des sons ou « acoustique » est une science très ancienne. Très tôt, les hommes se sont intéressés aux sons musicaux. Au VIe siècle avant notre ère, Pythagore découvrit la relation qui existe entre la hauteur d’un son émis par une corde vibrante et la longueur de cette corde. Il aboutit ainsi à la notion de gamme. C’est seulement en 1686 que Newton expliqua le mécanisme de la formation et de la propagation des sons, et en 1895 que Lord Raleigh mit au point l’acoustique classique. Le premier enregistrement du son est dû à Thomas Edison et Charles Cros qui inventèrent le phonographe en 1877. Depuis, l’électroacoustique s’est développée de manière remarquable avec la radio, le magnétophone, les synthétiseurs, etc.

À l’origine des sons perçus par l’oreille, nous trouvons une source, ou émetteur. Les émetteurs sonores sont extrêmement variés : il peut s’agir de cordes vocales, d’instruments de musique, du vent, des vagues de la mer, de moteurs, de haut-parleurs, etc. Quel que soit l’émetteur sonore, le phénomène physique qui est à l’origine du son est une vibration.

Pour comprendre les vibrations, on utilise généralement les mouvements d’un balancier d’horloge qui se reproduisent, identiques à eux-mêmes, à intervalles de temps réguliers. Ce phénomène dit « périodique » est caractérisé par la durée d’une oscillation, c’est-à-dire d’un « aller et retour ». On appelle période T la durée d’une oscillation. Comme la période d’oscillation des émetteurs sonores est très courte (de l’ordre de 0,1 milliseconde), on préfère caractériser la vibration par sa fréquence. La fréquence f est l’inverse de la période : f=1/T. f s’exprime en hertz (Hz) et T en seconde (s). Elle représente le nombre d’oscillations effectuées en une seconde. Pour la voix humaine, la fréquence de vibration des cordes vocales s’étend environ de 80 Hz pour les plus graves (basses, voix d’homme) à 1500 Hz pour les plus aigües (sopranos, voix de femme).

Trois éléments sont pris en compte dans la chaîne sonore : les émetteurs sonores, la propagation et les récepteurs sonores. Un son produit dans une cloche d’où l’air a été aspiré n’est pas perçu par l’oreille, ce qui prouve que le son ne se propage pas dans le vide. Tous les autres milieux : gaz (en particulier l’air), liquides, solides, permettent la propagation du son avec plus ou moins d’atténuation. Dans l’air à 15 degrés C, la vitesse du son est de 340m/s. La célérité du son dans l’air est indépendante de la fréquence (son grave ou aigu) et de l’intensité (son fort ou faible). Elle ne dépend que de la température. Dans les solides ou les liquides, le son se déplace en général plus vite que dans l’air.

L’analogie avec un ressort permet d’expliquer la propagation du son dans l’air : c’est une suite de compressions et de dilatations de « tranches » d’air qui se propagent de proche en proche ; le son ne déplace pas d’air, chaque tranche d’air déplacée par la vibration revient en effet à sa position initiale ; la vibration de chaque tranche d’air et du récepteur se fait à la même fréquence que celle de l’émetteur ; la distance qui sépare deux compressions successives est constante et définit la longueur d’onde.

Un son peut être capté par le tympan de l’oreille ou un microphone relié à un amplificateur ou un enregistreur. Dans ces deux récepteurs, on trouve une membrane élastique. Le tympan vibre dans une gamme de fréquences s’étendant approximativement de 20 Hz (sons très graves) à 20000 Hz (sons très aigus). L’oreille se divise en trois parties : l’oreille externe formée du pavillon et du conduit auditif ; l’oreille moyenne qui, séparée de l’oreille externe par le tympan, contient une chaîne de trois osselets, le marteau, l’enclume et l’étrier ; l’oreille interne formée essentiellement de la cochlée contenant les cellules auditives ciliées. L’onde sonore émise par une source extérieure fait vibrer le tympan à la même fréquence que celle de l’émetteur. Le tympan transmet ses vibrations à la chaîne des osselets et les cellules ciliées de la cochlée transforment les variations de pression en un message nerveux qui est transmis au cerveau par l’intermédiaire du nerf auditif.

Acoustique musicale

Lorsque la fréquence est faible, le son est grave ; lorsque la fréquence s’élève, le son devient plus aigu. Cette qualité qui fait dire qu’un son est grave ou aigu est appelée « hauteur ». La fréquence de l’émetteur caractérise donc la hauteur d’un son. Le diapason émet un son de fréquence 440 Hz (La3). Il est facile de reconnaître à l’oreille l’origine de deux sons ayant même hauteur et même intensité, émis par deux instruments différents. On dit que ces deux sons n’ont pas le même timbre. À l’oscillogramme, on constate que ces sons ont une même fréquence, mais présentent des formes différentes. Cette observation s’explique par le fait que toute source sonore (corde, membrane) qui émet un son de fréquence f vibre d’une manière complexe. Un son complexe de fréquence f est le résultat de la superposition, soit d’une vibration sinusoïdale de fréquence f dite « fondamentale » ou son pur, soit de vibrations sinusoïdales de fréquence 2f, 3f, appelées « harmoniques ». Le timbre d’un son est caractérisé par le nombre et l’amplitude relative des harmoniques.

À partir de ces données scientifiques, nous allons envisager quelques aspects de la musique, pour ensuite nous étendre sur des considérations mystiques et spirituelles. Romain Rolland disait : « Si la musique nous est si chère, c’est qu’elle est la parole la plus profonde de l’âme. »

Qu’est-ce que la musique ? Le mot « musique » vient du latin musica et du grec musikê qui signifient « art des Muses ». C’est l’art de combiner des sons d’après des règles variables selon les lieux et les époques, d’organiser une durée avec des éléments sonores. La musique fait appel à l’harmonie qui est l’ensemble des principes sur lesquels est basé l’emploi des sons simultanés ou encore la théorie des accords et des simultanéités. D’une manière plus générale, l’harmonie se définit comme les relations existant entre les diverses parties d’un tout qui font que ces parties concourent à un même effet d’ensemble. Un accord est une association de plusieurs sons (au moins trois) simultanés ayant des rapports de fréquence codifiés par les lois de l’harmonie.

« Art des Muses » d’après l’étymologie, « art des sons » selon les dictionnaires, « art du temps » pour certains poètes, la musique s’accorde mal des définitions trop formelles. Depuis toujours, elle a revêtu un caractère mystérieux et indéfinissa ble. Dans toutes les sociétés, elle a été l’objet d’une sacra – lisation permanente et, depuis ses origines, elle exerce une fascination qu’on chercherait vainement dans toute autre forme d’art. Elle a galvanisé les armées et exalté les révolutionnaires, mais elle contribue aussi à endormir les enfants et à calmer leurs angoisses. Par ailleurs, elle trouve un écho dans le cœur de chaque individu et sert de support à toutes les religions du monde. En fait, elle est un langage infini et universel entre les hommes, les nations et, très certainement, les mondes planétaires.

Avant d’aller plus loin, rappelons deux lois fondamentales pour la compréhension du sujet : la loi de correspondance et la loi de résonance. Au cours de des études rosicruciennes, il est montré que les lois cosmiques agissent aussi bien dans le macrocosme que dans le microcosme, vérifiant ainsi l’adage d’Hermès : « ce qui est en bas est comme ce qui est en haut », et se correspondent mutuellement. Par ailleurs, l’expérience consistant à suspendre par des fils deux barres métalliques identiques placées à distance l’une de l’autre nous a été proposée. En frappant l’une des barres, l’on constate que l’autre vibre également. Ce qui signifie que la fréquence vibratoire établie grâce au son émis par une barre fait vibrer l’autre qui est en résonance ou en harmonie avec la première. Poursuivons.

La musique produit un effet, non seulement sur les émotions, mais également sur le corps et sur le mental de l’auditeur. En effet, les vibrations sonores agissent sur la physiologie de l’homme et sur les différentes phases de sa conscience, le mécanisme purement auditif n’étant que secondaire. La musicothérapie, par exemple, a pour but de soigner certaines maladies au moyen des sons. En fait, les sciences traditionnelles affirment depuis des siècles qu’il existe des relations entre les différentes notes de la gamme et certaines parties du corps humain. Il faut donc être conscient de l’impact des rythmes musicaux, car selon leur nature, ils exercent une influence positive ou négative, non seulement sur chaque individu, mais également sur l’environnement.

Sur le plan individuel, le langage musical s’adresse essentiellement au Moi psychique et animique de celui qui l’exprime ou l’écoute. En tant que complexe multidimensionnel, ce langage doit être utilisé pour établir un lien privilégié entre sa raison et ses émotions.

Arrêtons-nous un instant et considérons le titre donné au présent article : « Vibrations sonores et relations harmoniques ». Notons que les relations ne sont pas dites « harmonieuses » mais « harmoniques ». Qu’appelle-t-on « harmoniques » en musique ? Un son harmonique ou une harmonique est un son musical simple dont la fréquence est un multiple entier de celle d’un son de référence, ou son fondamental. Des sons dont la fréquence est double ou triple de celle du son fondamental sont appelés des « harmoniques du deuxième, ou du troisième rang ». En d’autres termes, quand une note est jouée, ses harmoniques résonnent même si nous n’en prenons pas conscience. Une note vibre donc à une fréquence donnée et fait naître dans d’autres octaves une note plus élevée : « Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut ». Ce qui se joue sur un plan est en correspondance avec d’autres plans.

De ce fait, exprimer l’Amour universel, tel est le Grand Œuvre que la musique doit apprendre à servir. Depuis des siècles, la Tradition rosicrucienne accorde une dimension transcendantale au phénomène de la musique. Elle lui a toujours conféré un pouvoir métaphysique. Il importe plus que jamais d’adopter une conception à la fois traditionnelle et moderne de cet art, car la musique est véritablement un instrument mystique. Mieux encore, c’est un Art mystique qui doit reprendre sa vraie place dans la Création. Voici ce qu’en dit le musicien Otto Klemperer : « La musique est l’art des arts, l’art métaphysique par excellence. Là où les mots s’achèvent, commence la musique. Et où la musique s’achève-t-elle ? La musique est infinie. Elle est le langage de l’âme. Le monde du matérialisme nie l’existence de l’âme, du monde surnaturel et de la métaphysique. Et le monde matérialiste dispose de la force pure. Le monde de la musique ne possède qu’une force intérieure. »

Conception orientale des sons (Tu-Yin)

On sait depuis toujours que certains sons émis par les cordes vocales de l’homme ont une influence directe sur certains de ses organes. Ainsi, l’homme peut créer un état mental tel que la concentration, ou canaliser son énergie physique et mentale avant de se lancer à fond dans une action, par exemple une attaque, ou encore se guérir de certaines maladies. Tous les peuples de la Terre ont toujours eu une connaissance empirique de ce phénomène. Les sons, selon qu’ils sont plus ou moins aigus ou sourds, provoquent une pression ou une décompression sur certains organes internes et affectent par conséquent la circulation du Chi ou « énergie ».

Selon la technique dite du « Tu-yin », les vibrations phonétiques provoquent une résonance du ou des viscères concernés. Ces vibrations qui affectent le corps tout entier s’accompagnent parfois de mouvements précis, rituels, qui les amplifient et transforment le corps en une véritable caisse de résonance qui va mettre le chi de l’officiant en union avec le chi extérieur, dans lequel il baigne quotidiennement sans le ressentir, ce qui le rend brusquement capable de faits quasi surhumains. Les chants guerriers, à l’image du Péan des anciens Grecs, ou religieux, comme les chants bouddhiques ou les chants grégoriens, les danses rituelles, les cris énergétiques brefs, comme le kiai dans les arts martiaux japonais, mettent l’homme dans une sorte d’état second qui lui permet de supporter bien plus qu’il ne le pourrait en temps ordinaire, comme s’il puisait soudain à une source d’énergie interne intarissable. Il est à noter cependant une différence entre les sons émis avec une volonté génératrice de puissance et le son à effet simplement thérapeutique : ce dernier recherche la relaxation de l’organisme, et doit donc être émis faiblement, doucement.

En Chine, Taoïstes et Bouddhistes ont réuni au cours des siècles un certain nombre d’observations. Ils ont noté que le son shih permettait d’avoir chaud, le son shiu diminuait la douleur tout en facilitant l’arrêt d’une hémorragie, le son ha faisait tomber la fièvre, alors que le son hai mobilisait toute la force pour un mouvement. En réalité, la méthode de prononciation de certains sons, dont il est déjà question dans l’ouvrage Nei Jing Su Wen, s’inspire largement de celle de la prononciation de sons sanskrits de l’Inde ancienne. À partir de là, de nombreuses similitudes et variantes se sont développées selon les peuples, au cours des temps. Voici, selon les taoïstes et les bouddhistes, les « six sons sacrés », leurs relations avec les organes et les éléments, ainsi que leurs principaux effets thérapeutiques :

Les enseignements rosicruciens, de leur côté, proposent un certain nombre de sons vocaux qui sont étudiés systématiquement pour être utilisés à des fins mystiques et thérapeutiques. Ces sons perpétués dans la Tradition rosicrucienne sont universels. Autrement dit, on les retrouve dans les textes sacrés des plus grandes religions. Malheureusement, leur signification et leur utilisation ne sont plus enseignées aux fidèles, parce que la valeur et l’usage mystique de ces sons ont été oubliés. Notre Ordre, en tant que dépositaire de la Connaissance qui lui a été transmise à travers les siècles, a préservé cette valeur et cet usage à l’attention de ses membres.

D’un point de vue rosicrucien, le pouvoir mystique d’un son vocal, c’est-à-dire d’un son émis par la voix humaine et ayant une valeur ésotérique, dépend de trois éléments majeurs : l’idée-force qu’il contient en essence, les organes phonateurs utilisés pour l’entonner, et la note musicale sur laquelle il doit être interprété.

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Par ailleurs, nous pouvons dire qu’en raison de la loi de correspondance, les vibrations sonores des sons vocaux harmonisent la conscience avec des plans particuliers de la conscience cosmique, permettant de recevoir un influx spirituel spécifique. Il importe d’insister sur le fait que l’intonation des sons vocaux exerce une influence très positive sur l’évolution spirituelle. En premier lieu, ils mettent en résonance avec les lois cosmiques et rendent réceptif à l’action positive qu’elles exercent sur les différents plans de l’être. En second lieu, ils stimulent les centres psychiques majeurs. Or, lorsqu’ils fonctionnent parfaitement, ces centres sont particulièrement sensibles aux impulsions de l’âme et les amplifient dans le but de les faire connaître objectivement. Autrement dit, ils servent de relais entre la conscience animique et la conscience objective, permettant ainsi d’être plus sensible aux désirs et aux besoins du Moi intérieur.

En entonnant régulièrement les sons vocaux qui leur correspondent, il est possible de s’élever graduellement vers les plans supérieurs et établir une communion de plus en plus étroite entre l’ego et ce qu’il y a de plus pur en soi. Une telle communion rend nécessairement meilleur, car les pensées, les paroles et les actes deviennent de plus en plus conformes aux idéaux mystiques poursuivis et qui, en définitive, sont l’expression de la nature divine de l’être humain. Pour conclure cet exposé, écoutons les bons conseils de ce génie de la musique que fut Ludwig Van Beethoven :

« Bienheureux celui qui, ayant appris à triompher de toutes les passions, met son énergie dans l’accomplissement des tâches qu’impose la vie sans s’inquiéter du résultat. Le but de ton effort doit être l’action et non ce qu’elle donnera. Ne sois pas de ceux qui, pour agir, ont besoin de ce stimulant qu’est l’espoir de la récompense. Ne laisse pas tes jours s’écouler dans l’oisiveté. Sois laborieux, accomplis ton devoir, sans te soucier des conséquences, du résultat bon ou mauvais ; cette indifférence ramènera ton attention vers les considérations spirituelles. Cherche un refuge dans la sagesse seule, car s’attacher aux résultats est cause de malheur et de misère. Le vrai sage ne s’occupe pas de ce qui est bon ou mauvais dans ce monde. Raisonne toujours dans ce sens : c’est le secret de la vie. » »

Extrait de la revue Rose-Croix n°245, par Pierre Eugène Roy